Voici bientôt 100 jours que le nouveau gouvernement autrichien, associant la droite classique (ÖVP) du chancelier Sebastian Kurz et la droite nationaliste (FPÖ) du vice-chancelier Heinz-Christian Strache, est entré en fonction. La sauce a-t-elle pris? La normalisation du Parti de la liberté, nostalgique de la Grande Allemagne, suit-elle son cours? Les nouvelles de nos cousins autrichiens étant rares, on pourrait le penser. A-t-on trop tôt crié au loup?

Répertoires de chants nazis

En ce moment, l’Autriche se distingue par un projet gouvernemental garantissant le droit de fumer dans les débits de boissons, ce qui en fait une exception en Europe. Sebastian Kurz, un non-fumeur, n’ose pas s’opposer à une mesure phare promise à ses électeurs par Heinz-Christian Strache, un fumeur invétéré. C’est habile de la part du FPÖ, qui se positionne comme le parti des libertés, ce qu’il était à son origine avant de s’acoquiner avec d’anciens nazis. Et peu importe qu’une pétition lancée par l’Ordre des médecins, bientôt signée par un demi-million d’Autrichiens, dénonce un grand pas en arrière pour la santé publique. Le FPÖ tient parole. Strache veut offrir la nationalité autrichienne aux habitants du Tyrol du Sud? Rome va se calmer ou on oubliera. Strache attaque la télévision publique («le média où les mensonges deviennent des informations»)? C’était une plaisanterie, a expliqué le vice-chancelier. Attaquer les médias, surtout publics, c’est à la mode. Strache dit comprendre la Serbie sur le Kosovo, et pense que les Serbes de Bosnie ont vocation à s’émanciper? Juste des paroles en l’air, la Chancellerie rappelant aussitôt que la position de l’Autriche n’a pas changé. Non, pas de quoi s’énerver.

«Je vous conseille vraiment de poser des questions qui concernent mon travail»

Et pourtant, dans les rangs du FPÖ, on peine à garder son calme. A l’image par exemple de la ministre des Affaires étrangères, Karin Kneissl, une diplomate spécialiste du Proche-Orient qu’est allé chercher Strache. Dans un entretien publié dans Le Monde à la veille de sa visite à Paris, elle s’explique: non, le FPÖ n’est pas un parti d’extrême droite au sens où on l’entend en français. «C’est un parti de droite.» Non, elle ne blanchit pas le gouvernement en offrant sa caution de chercheuse indépendante. «Et j’interdis qu’on applique ce vocable à ma personne», dicte-t-elle. Et quand le journaliste l’interroge sur le refus de la communauté juive d’Autriche d’établir des contacts avec le FPÖ, la réponse fuse: «Je vous conseille vraiment de poser des questions qui concernent mon travail.»

L’«Europe judéo-chrétienne» unie

Une semaine plus tôt, la justice autrichienne ouvrait une enquête sur un répertoire de chants nazis qui égaient les soirées de la corporation étudiante viennoise Bruna Sudetia, dont l’un des responsables est le proche collaborateur du ministre (FPÖ) des Transports, Norbert Hofer. Ces répertoires nazis, antisémites, semblent se retrouver ailleurs en Autriche au sein d’associations d’étudiants nationalistes, un héritage du XIXe siècle. Un élu local du FPÖ en Basse-Autriche, étoile montante du parti, a dû démissionner après la découverte d’un chant de son organisation Germania scandant: «Mettez les gaz, vieux Germains, on peut arriver au septième million», allusion au meurtre de six millions de juifs durant la Deuxième Guerre mondiale. OK, ont réagi les instances du parti: créons une commission pour faire notre introspection. Et reconnaissons «sans réserve la République d’Autriche, la démocratie, le parlementarisme et l’Etat de droit». Ce qui n’allait pas de soi jusqu’ici.

Pendant ce temps, Sebastian Kurz soutient son idée d’une «Europe judéo-chrétienne» unie pour défendre les frontières extérieures, comme il l’a expliqué il y a deux semaines à Munich lors de la conférence sur la sécurité.

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