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De la difficulté de défendre les droits de l’homme dans le monde arabe

Dans le monde arabe, ceux qui critiquent les régimes autoritaires ou demandent plus de libertés sont taxés de «terrorisme», écrit Rachid Mesli, fondateur et directeur juridique de l’ONG Alkarama, sise à Genève. Mais quand les démocraties occidentales entonnent le même refrain, cela devient vraiment inquiétant

Qu’il est dur de défendre les droits de l’homme dans le monde arabe

En septembre dernier, un journal libanais publiait un article accusant ouvertement notre fondation – qui porte assistance depuis plus de dix ans aux citoyens du monde arabe afin qu’ils puissent un jour jouir du respect de leurs droits – de «soutenir le terrorisme» et de «semer l’anarchie», allégations reprises le lendemain par des sites d’information proches des gouvernements syrien et saoudien. Voici un exemple des accusations dont Alkarama fait régulièrement l’objet depuis qu’elle attire l’attention de la communauté internationale sur les abus des régimes arabes les plus répressifs.

Ce n’est pas sans raison qu’Alkarama a été créée à Genève, ville porteuse de l’idéal universel des droits de l’homme. C’est depuis la Suisse que la fondation peut, effectivement et sans encourir de risque, représenter les victimes des violations les plus graves de la dignité humaine dans les pays arabes auprès des instances internationales – une activité considérée par les régimes autoritaires de la région comme hautement subversive. Nul pays arabe n’aurait toléré l’existence d’une telle organisation sur son sol.

Se sachant menacés par les revendications légitimes de leurs citoyens, ces régimes répressifs emprisonnent avocats et défenseurs des droits de l’homme. Leurs crimes? Avoir appelé au respect des droits et libertés de leurs concitoyens. Pour tous ceux que l’injustice révolte et qui refusent de se taire, dénoncer ces violations a un prix. Je pense souvent à ma dernière discussion avec Mohamed Fahad al-Qahtani, un éminent défenseur saoudien des droits de l’homme qui, à la veille de son retour dans son pays, m’annonçait déjà qu’il s’attendait à passer de longues années en prison, mais ajoutait en souriant que cela en valait la peine pour faire avancer la cause de la justice et de la liberté dans son pays. Cela fait maintenant plus de deux ans qu’il est détenu.

Tous ceux qui incarnent le courage et l’abnégation indispensables pour promouvoir la démocratie et le respect des droits de l’homme dans le monde arabe ont ceci en commun d’être considérés par les autorités de leurs pays comme de «dangereux terroristes» avec le renfort des médias officiels. Que les choses soient claires: le terrorisme, qui est l’utilisation de la terreur et de la violence à des fins politiques, est condamnable sans réserve. Dans le monde arabe toutefois, l’étiquette du terrorisme est devenue l’arme de prédilection des régimes autoritaires pour étouffer toute critique ou demande pacifique de participation à la vie politique.

Ce n’est donc pas sans raison qu’Alkarama, qui défend les victimes de cette répression, se retrouve aujourd’hui dénigrée et attaquée par ces mêmes régimes; que des ONG internationales telles que le Council on American-Islamic Relations (CAIR) et Islamic Relief se retrouvent aujourd’hui sur la liste des organisations terroristes des Emirats arabes unis au même titre qu’ISIS et Al-Qaida; et que l’ancien président du conseil de notre fondation, le Dr. Abderrahman al-Nuaimi, professeur d’université qatari, militant des droits de l’homme et ancien prisonnier de conscience d’Amnesty, est interdit de séjour dans plusieurs pays arabes – notamment aux Emirats et en Arabie saoudite – depuis plusieurs années.

Qu’il se retrouve, cependant, sur la liste des personnes accusées de «soutenir le terrorisme» établie par les Etats-Unis en décembre 2013 – liste reprise par certains Etats européens sur l’unique base de «preuves secrètes» – fait craindre que certaines démocraties occidentales s’emparent à leur tour de cette étiquette du terrorisme brandie par ces régimes arabes.

Le prétexte de la lutte contre le terrorisme a déjà réduit de nombreuses libertés individuelles en Occident, en multipliant les intrusions dans la vie privée. Si l’on comprend pourquoi des régimes autoritaires cherchent à museler les voix dissidentes via une propagande bien orchestrée, nous nous inquiétons qu’une telle approche trouve écho au sein de certaines démocraties occidentales. Cette attitude contribue malheureusement à accréditer, dans la société arabe, l’idée désastreuse d’une connivence entre leurs régimes oppresseurs et un Occident perçu comme monolithique, préoccupé par ses seuls intérêts immédiats.

La Suisse, terre de liberté, doit conserver l’indépendance et la neutralité qui font sa force et sa spécificité, et ne jamais renoncer à ses valeurs, en gardant sa porte ouverte à ceux qui rêvent d’un monde où chacun puisse librement exercer ses droits humains les plus fondamentaux.

Rachid Mesli, avocat algérien, est le fondateur et directeur juridique de la Fondation Alkarama, l’ONG qu’il a fondée à Genève en 2004 pour agir comme un pont entre les victimes de violations dans le monde arabe et les mécanismes onusiens des droits de l’homme

Lire aussi notre article du 14.10.2014: «La Ville de Genève a financé une ONG accusée de liens avec Al-Qaida»

Ceux qui luttent pour les droits de l’homme et la démocratie dans le monde arabe sont traités de «dangereux terroristes» par les autorités de leur pays

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