Il y avait autrefois le «Mur de la honte», dont la simple vue des miradors et des barbelés qui le gardaient suffisait à glacer le sang, avant qu’une foule devenue inarrêtable le transforme en un simple tas de cailloux.

C’est un barrage comparable que les Egyptiens viennent d’abattre: celui de la peur et de la résignation. Celui qu’avaient érigé à chaque coin de rue les «moukhabarat» de la police secrète. Celui qui – pendant toute leur vie pour beaucoup des jeunes manifestants – avait non seulement empêché de se rebeller, mais aussi d’agir ou de penser librement.

Hosni Moubarak a laissé passer sa dernière chance de partir avec un semblant de dignité. La veille, sur un ton paternaliste insupportable, il avait donné la dernière preuve qu’il était devenu littéralement irrécupérable pour l’Egypte qui s’est levée dans son ombre. Le mensonge n’opérait plus. De monstre écrasant l’avenir, il s’était transformé en pantin du passé.

De la dignité, les protestataires de la place Tahrir n’en ont jamais manqué. En un peu plus de deux semaines, ils ont prouvé de leur côté qu’ils ne se reconnaissaient pas dans ces autres barrières qu’on a érigées pour eux: «Les sociétés arabes sont incapables de se réformer», «l’islam et la démocratie sont incompatibles»… Les Egyptiens demandent à voir. Ils ont eu le courage de l’exiger, au prix de leur vie pour des centaines d’entre eux. Ils ont acquis le droit d’être pleinement entendus.

Cette région du monde dans laquelle l’Egypte occupe une place centrale continue d’être un baril de poudre. Et, à elle seule, la détermination affichée par les manifestants montre l’ampleur des frustrations, des amertumes, des déséquilibres et des spoliations qui se sont accumulés dans ce pays et dans une très grande partie du monde arabe. Dans des circonstances à bien des égards comparables, c’est le mouvement du Hamas que les Palestiniens avaient fini par porter au pouvoir dans des élections libres et démocratiques.

De l’autre côté du mur de Berlin, malgré les craintes et les inconnues, il y avait quelqu’un pour serrer la main des premiers échappés, éberlués de leur propre audace. Cette présence bienveillante ne sera pas suffisante pour que l’Egypte parcoure avec succès le long chemin sur lequel elle vient à peine de s’engager. Mais elle sera, en tous les cas, nécessaire.