Ce dimanche a commencé en Hongrie une grande opération anti-Soros. Le milliardaire qui consacre sa fortune à la défense de la société ouverte et tolérante est placardé en ennemi public no 1 de la Hongrie par le premier ministre. Boursier de la Fondation Soros au temps de la lutte contre la dictature soviétique, Viktor Orban accuse son ancien mécène de fomenter un plan d’invasion de l’Europe par un million d’immigrants africains et arabes chaque année, en accord avec le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, à ses ordres. Les Hongrois sont invités à résister.

Pour collecter leur avis, sept affirmations leur sont envoyées par courrier auxquelles ils doivent réagir. Que pensent-ils, par exemple, de «l’objectif du plan Soros de mettre de côté la langue et la culture des pays européens afin de faciliter l’intégration des immigrés illégaux»? Ou «de faire bénéficier les migrants de peines plus légères pour leurs crimes»? Ou encore «d’obliger les Etats membres, dont la Hongrie, à payer 9 millions de forints (33 000 francs) d’aides publiques pour chaque migrant»?

La géographie de l’anti-Soros

Les réponses, prévues massives contre le «complot», permettront à Viktor Orban de commencer sa campagne de réélection. Il aura achevé de dresser les Hongrois contre les idées de leur compatriote, réfugié du nazisme puis du communisme, devenu Américain, financier et protecteur des droits démocratiques.

George Soros est aussi la bête noire en Roumanie, d’autant qu’il est né Hongrois. Il est dénoncé en Pologne, en Bulgarie, en Slovaquie. En Macédoine, un pouvoir faible et contesté trouve en lui la cause de ses vicissitudes. Il est l’homme à abattre en Russie depuis les années 2000. Sa fondation, Open Society Foundation (OSF), a été expulsée en 2015.

La géographie de l’anti-Soros coïncide avec la géographie de l’Europe centrale et orientale des années 1930, quand les forces de la démocratie et du totalitarisme (hitlérien et stalinien) se livraient bataille sur cette portion de territoire. Le «juif cosmopolite» alors associé à l’Internationale communiste est maintenant associé à l’internationale de l’argent. C’est toujours le juif qui est visé.

Impasse catalane

Quand les Européens sont au défi d’adapter leurs perceptions et leurs attitudes à l’existence du mouvement migratoire et de la libre circulation des personnes, avec efforts, difficultés et dérapages, les Catalans entreprennent de dresser une frontière entre eux et les Espagnols. Leur projet sent bon son XIXe siècle, quand la formation des Etats-nations passait pour la solution à la faillite des empires. L’illusion d’un Etat catalan s’installe en équivalent d’un Etat espagnol lui-même en proie aux illusions unitaristes. Dénué d’inventivité politique, le Parti populaire (PP) au pouvoir à Madrid s’appuie sur la force de police, dépêchée ce week-end en Catalogne, et sur une interprétation sectaire de l’Etat de droit.

La fluidité des expériences humaines des Catalans et des Espagnols au sein de leur pays et dans l’Union européenne se trouve ainsi paralysée par des conceptions étriquées de l’institution de l’Etat, de son territoire et de sa population. Ni le PP à Madrid, ni les indépendantistes à Barcelone ne peuvent se revendiquer d’une majorité claire en appui de leurs prétentions – sauf à prendre pour crédibles les résultats du référendum en Catalogne. La manipulation des identités par des opérateurs politiques minoritaires engendre ainsi une crise qui n’a pas de profondeur sociale.

Libération du nationalisme

La société ouverte de George Soros a perdu ce dimanche en Hongrie. Elle est aussi menacée en Espagne si l’espace de vie commune des Catalans, des Castillans, des Basques, des Galiciens et des autres se referme sur des mythes, faute d’une définition pratique et contemporaine de ce qu’il est devenu dans la réalité de tous les jours, l’espace de nations en voie de libération du nationalisme.


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