Christophe Aguiton est un homme pressé. Vous entendez sa voix forte et claire, sa voix d'acteur, au fond du couloir. Il règle un problème pratique avec ses camarades de Sud, le dernier né de la gauche syndicale française, qui est ici, rue de la Mare, 20e arrondissement de Paris, dans ses meubles: locaux industriels, dans une impasse, qui respirent l'urgence et le désordre. Aguiton prend pourtant le temps de parler de sa trajectoire politique, du renouveau associatif en France et en Europe, d'une nouvelle conjonction entre intellectuels et militants dans la «critique du monde réel», de la quête de sens que cela représente – puis il court vers un autre rendez-vous. Peut-être à Montreuil, où la Ligue communiste révolutionnaire, dont ce trotskiste est un militant très actif, a son centre. Peut-être à la Maison des Ensembles, ce squat délabré caché derrière la gare de Lyon, rue d'Aligre, où le mouvement AC! (Agir ensemble contre le chômage), dont il est l'un des animateurs et le porte-voix, tient souvent ses réunions.

Cet homme pressé court parfois plus loin. Aguiton était samedi à Davos, pour dénoncer avec ses amis internationalistes le libéralisme au cœur de son forum même. Les uns étaient dans la rue enneigée, pour une ébauche de manifestation, les autres tenaient conférence de presse dans un hôtel de la station grisonne pour apporter la contradiction à Klaus Schwab et à ses partenaires du monde entier réunis comme chaque année pour dresser l'état de l'économie globalisée. «Nous sommes là pour dire aux décideurs réunis chaque année depuis vingt ans à Davos, explique Aguiton dans le micro qu'on lui tend, que leur modèle de développement, fondé sur l'ultralibéralisme et la déréglementation, conduit à une catastrophe.»

Christophe Aguiton était à Davos parce que ce cadre administratif de France Télécom, en plus de son engagement syndical, politique, associatif, assure le secrétariat général de l'Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens, plus connue sous son sigle conquérant: Attac. Cette hyperactivité et son foisonnement donnent une idée, encore superficielle, des capacités nouvelles de mobilisation de l'extrême gauche – en France mais pas seulement – en réseaux nationaux et internationaux; et Attac permet de mettre en lumière le rôle important que joue dans ce mouvement un journal qui est par ailleurs une institution, Le Monde diplomatique. Car l'Association pour la taxation etc. est un enfant du «Diplo», comme disent les lecteurs accros du mensuel. Ignacio Ramonet, le président-directeur de la publication et directeur de la rédaction, est le président d'honneur d'Attac, dont il a lancé l'idée dans un éditorial, il y a un an; Bernard Cassen, rédacteur et directeur général de la société éditrice du journal, est le président de l'Association. Les autres dirigeants d'Attac sont des syndicalistes, des responsables d'associations sociopolitiques, et des représentants d'autres publications, aussi diverses que Témoignage chrétien ou Charlie Hebdo.

Le «Diplo» a-t-il donc décidé de se transformer en parti? Attac, dit Bernard Cassen, ne mène pas une action politique mais conduit un combat civique: pour redonner aux peuples et aux citoyens la maîtrise de leur vie que le libéralisme économique et la toute-puissance des marchés leur font perdre. Si ce n'est pas un programme politique, ça en a en tout cas fortement l'odeur. Et pour un journal, ce saut dans l'action est un pari inouï et une aventure.

Le Monde diplomatique a été fondé il y a quarante-cinq ans, comme supplément mensuel du Monde. Ce fut longtemps la lecture favorite de petits cercles intellectuels, en particulier dans le tiers monde, séduits par les positions anticolonialistes de la rédaction. Sous la houlette de Claude Julien, écarté de la direction du quotidien, à laquelle il aspirait, en raison d'un marquage trop visible à gauche, le «Diplo» s'est radicalisé dans ses engagements et dans sa critique infatigable du modèle de société américano-capitaliste. Ignacio Ramonet, succédant à Julien, semble vouloir franchir un pas de plus en passant du débat intellectuel à l'action.

L'étonnant, dans cette entreprise, c'est que ce gauchissement affiché ne nuit pas, comme cela est arrivé pour d'autres journaux, au développement du Monde diplomatique. Au contraire: les ventes de l'austère mensuel explosent. En dix ans, sa diffusion a passé de 135 000 à 270 000 exemplaires. Et après une expérience difficile en arabe il a, au cours des dernières années, multiplié ses éditions internationales: en allemand et en coopération avec la Wochenzeitung à Zurich et la Tageszeitung à Berlin; en italien avec Il Manifesto; en espagnol avec des coéditions au Mexique et en Espagne même; en Grèce avec le quotidien Eleftherotypia; en arabe avec An-Nahar à Beyrouth; en anglais avec le Guardian Weekly, et en japonais sur Internet. Au total et sur papier, le «Diplo» est désormais diffusé à plus de 700 000 exemplaires en sept langes. «C'est un cas unique dans la presse internationale», se félicite avec quelque raison Ignacio Ramonet.

Le nouveau directeur et la rédaction, non contents de ces succès, cherchent désormais à acquérir la maîtrise de la société éditrice du journal, s'éloignant du Monde avec lequel ils ont eu quelques frictions. Dans son désir de se mettre «à l'abri de toute éventuelle remise en cause de sa ligne éditoriale», et d'asseoir, comme l'écrit Ramonet, sa «volonté de résistance», le «Diplo» a reçu le plus inattendu des appuis: un Allemand, Gunter Holzmann, qui a fait fortune en Amérique latine et partage les positions politiques du mensuel, lui a fait don de 5 millions de francs français en 1996, et de 3 autres millions plus récemment. Pour accroître encore son autonomie de gestion, le journal a créé en 1996 aussi une association des Amis du Monde diplomatique, qui compte aujourd'hui près de 12 000 membres (dont un groupe suisse), et détient avec l'Association Gunter Holzmann à peu près 49% du capital de la société éditrice, Le Monde SA possédant le reste.

Voilà pour le nerf de la guerre. Une guerre? Attac, si liée au Monde diplomatique, est on l'a vu un combat. Fondée en juin dernier, forte déjà de plusieurs milliers de membres et de nombreux groupes locaux, elle a pour premier objectif de promouvoir par l'information et par une campagne de pétitions la taxe Tobin. Proposée dès 1971 par un ancien conseiller de John Fitzgerald Kennedy, James Tobin, professeur à l'Université de Yale, la taxe qui porte son nom (et a été rejetée par la plupart des économistes) veut être un moyen de réguler les mouvements de capitaux – qui ont fait récemment les dégâts que l'on sait en Asie et en Amérique latine – et de redistribuer de la richesse. Le prélèvement serait minime: moins de 0,1% sur les transactions de change, et il pourrait rapporter des dizaines de milliards de dollars engagés pour lutter contre la pauvreté dans le monde.

La reprise de cette proposition par le «Diplo», son Attac et des groupes cousins ailleurs dans le monde, joue un rôle dans la politique française. L'extrême gauche, les communistes, les Verts sont favorables à la taxe Tobin. Lionel Jospin avait soutenu une position voisine, en 1995, quand il visait la présidence de la République. Devenu premier ministre, il en a fait examiner l'hypothèse par le Conseil d'analyse économique dont il s'est entouré. Un rapport établi par un ancien conseiller de Martine Aubry, Olivier Davanne, a conclu il y a trois mois au rejet de la taxe Tobin, et le gouvernement français n'en parle plus, considérant qu'il s'agit d'une «mesure aux effets positifs incertains, mais redoutable de complexité quand il s'agira de la mettre en place concrètement». Surtout, un tel prélèvement n'aurait de sens que s'il était pratiqué par l'ensemble des Etats de la planète, sans aucune exception. Condition inatteignable. Les Etats-Unis, pour ne prendre qu'eux, sont radicalement hostiles à l'idée du conseiller de Kennedy, pour des raisons proches de celles qu'a exposées Michel Camdessus, le directeur général du FMI: «Essayer de brider les transactions internationales n'est pas une approche satisfaisante. D'un point de vue économique, cela introduirait de nouvelles distorsions dans l'allocation du capital et réduirait l'efficacité des marchés financiers internationaux.»

Mais Attac ne limite pas son action à la promotion de la taxe Tobin. Elle veut être présente, selon ses propres textes, «sur les fronts de la reconquête, par les citoyens, du pouvoir pratiquement sans partage que la sphère financière exerce désormais sur tous les aspects de la vie politique, économique, sociale et culturelle». Ce discours est celui de l'ensemble de l'extrême gauche, en France et ailleurs, et de son nouveau maître à penser, Pierre Bourdieu. Le professeur au Collège de France, qui s'exprime aussi dans les colonnes du Monde diplomatique et y a des disciples, est redescendu de sa chaire universitaire en décembre 1995, à la faveur des grèves qui paralysaient la France. Il diagnostiquait un réveil du «mouvement social», qu'il voulait analyser en sociologue et soutenir en acteur politique: «Plus je vieillis, disait-il alors, plus je me sens poussé au crime», et il en appelait à la constitution d'une «Internationale de la résistance» au capitalisme globalisé. Bourdieu a aussi ses réseaux intellectuels, qui recoupent ceux du «Diplo»; il a créé une collection d'essais, Liber-Raisons d'agir, brûlots critiques qui se vendent comme des petits pains et sont imprimés – ironie du marché libre de l'édition! – par Edipresse à Dijon.

Comme Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique fait aussi sans relâche le procès du système mondial de l'information, cette «globalisation émotionnelle» qui se nourrit de faits divers insignifiants pour en faire des «psychodrames planétaires»: quand une princesse meurt dans un tunnel à Paris, ou qu'un président couche avec sa secrétaire, ce qui se traduit, dans le «Diplo», par de sévères analyses sur la manière dont le système s'empare des amours «de M. William Clinton et de Mlle Monica Lewinsky».

Retour aux maîtres du monde, retour au sommet, retour à Davos. Le mouvement dont le mensuel d'Ignacio Ramonet est le porte-voix n'a pas fait par hasard une timide incursion dans les neiges grisonnes samedi. En raison de la tourmente qui vient de secouer les marchés financiers, le discours d'Attac et de ses cousins commence à percer. Les maîtres du Forum eux-mêmes sont amenés à en tenir compte et à lui répondre. Claude Smadja, son directeur, en vient à admettre que le processus de globalisation sera dangereux s'il contribue à creuser le fossé entre ceux qui en bénéficient et ceux qui sont mal armés pour en tirer parti. Il annonce même, si l'économie globalisée ne fait qu'engraisser les profits et les dividendes, des réactions violentes. Christophe Aguiton, rentrant à Paris, devait en sourire d'aise…

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