On en parle, on en parle, mais personne ne sait vraiment ce qu'elle est ni comment la définir. Disons-le franchement, la Genève internationale est un concept flou et, dans la galaxie des relations internationales, elle occupe le statut précaire d'objet non identifié, même si les Genevois ont fini par s'y habituer et par l'adopter.

Certes, sur le papier, la Genève internationale paraît former un ensemble mesurable et quantifiable très rassurant: vingt-deux organisations internationales gouvernementales ou semi-gouvernementales avec accord de siège, 170 ONG avec statut consultatif auprès de l'ONU, 154 Etats étrangers représentés par une mission, 37000 personnes employées à un titre ou à un autre, 5 milliards de francs de retombées économiques estimées.

Mais ces chiffres cachent en fait une masse extrêmement hétéroclite d'organismes où les planètes géantes côtoient les grains de poussière cosmique, les comètes éphémères les soleils durables et les trous noirs fossiles les nouvelles étoiles montantes du système international émergent. De plus, avec l'éclatement de l'Union soviétique, la fin de la guerre froide et l'expansion générale des échanges et de la concurrence provoquée par une globalisation conquérante, cet ensemble local de gaz et de solides plus ou moins chauds a eu une nette tendance à se refroidir.

C'est dans ce contexte mouvant et incertain qu'il faut situer les réponses à long terme que Berne et Genève tentent d'apporter et qu'elles ont présentées à la presse récemment avec les interventions des ambassadeurs Blaise Godet et Ulrich Lehner, et de Laurent Walpen, délégué à la Genève internationale du canton de Genève (LT du 7.02.2006).

Si l'on excepte les réactions dictées par l'urgence (union sacrée pour sauver le siège de l'OMC après les revers des années 1990 et mesures de sécurité après les manifestations altermondialistes et les attentats du 11 septembre 2001), la réponse structurelle de Berne tient essentiellement à la mise en place de la nouvelle loi sur l'Etat hôte. Cette loi, actuellement en consultation et qu'on se garde prudemment de présenter comme une révolution, est toutefois une première pour la Suisse. Elle est en gestation depuis les débuts de la Société des Nations en 1920 mais elle n'a jamais vu le jour pour cause de guerre mondiale, de guerre froide puis de peur des réactions nationalistes.

Elle ouvre des brèches importantes. Tout d'abord, elle fait office de tableau de Mendeleïev des éléments qui composent la galaxie internationale. Elle fixe des critères enfin clairs pour définir les différents organismes qui composent la vie internationale: organisations gouvernementales, non gouvernementales, privées, etc.

Plus important, elle accorde une place de choix à ce qui devrait être l'une des composantes essentielles du futur système multilatéral, à savoir les organisations mixtes, qui associent privés, gouvernements, villes, ONG au sein d'une même structure et qui se cristallisent par exemple dans les fonds spécialisés (tel celui de l'OMS contre la malaria avec Bill Gates), les fédérations sportives privées à fortes composantes nationales émanant de collectivités publiques, des ONG aussi complexes que l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), voire des «OGNG», des organisations «gouvernementales non gouvernementales» comme le CICR et la Fédération des sociétés de la Croix-Rouge!

Mais cette loi n'est pas seulement taxonomique. Elle servira aussi à déterminer les conditions d'octroi des privilèges, immunités et soutiens financiers éventuels dont pourront jouir les différentes catégories d'organisations, ainsi qu'à définir les conditions de mise à disposition de terrains et d'immeubles à travers la FIPOI (Fondation immobilière pour les organisations internationales).

Enfin, elle a un intérêt politique. En donnant au Conseil fédéral une base légale pour déployer sa qualité d'Etat hôte, elle abolit le régime de bricolage qui reposait sur l'interprétation plus ou moins subjective des compétences du gouvernement en matière d'accueil d'activités internationales sur le sol suisse. Désormais, Berne pourra agir de façon proactive afin d'attirer de nouvelles organisations, et notamment les ONG qui sont jusqu'à maintenant du ressort des cantons. Tel est le véritable enjeu stratégique, et voilà pourquoi tous les Suisses soucieux de conserver la compétitivité internationale du pays devraient la soutenir activement.

Pour le canton de Genève, les choses sont plus complexes. Si Berne peut retirer un avantage diplomatique substantiel d'un investissement somme toute modeste (quelque 35 millions de francs par an en dépenses de sécurité et de facilités immobilières), il en va autrement pour Genève, qui doit supporter l'essentiel des charges liées aux organisations internationales. Ces charges ne sont pas forcément compensées par les retombées économiques (pensons notamment au manque à gagner fiscal de quelque 150 millions de francs consécutif à l'exonération des diplomates et hauts fonctionnaires).

De même, le canton doit assumer les dépenses d'infrastructures pour assurer le logement, le transport, l'accueil, la formation scolaire et la santé de la communauté internationale, dépenses qui se chiffrent en centaines de millions de francs par an et qu'il est difficile de distinguer des dépenses consenties pour les nationaux.

Pour avoir une vision plus claire de son action, des stratégies à mettre en place et des avantages et des coûts liés à son statut de centre diplomatique, Genève vient de créer une délégation à la Genève internationale. C'est un début prometteur, mais force est de constater que beaucoup reste à faire. La mise en place d'une véritable coordination avec le canton de Vaud et la France, sachant que Genève n'abrite que la petite moitié des fonctionnaires internationaux (46% vivent en France et 8% dans le canton de Vaud), reste embryonnaire. L'amélioration de l'infrastructure académique - création d'un pôle d'excellence en études internationales liées à HEI et à l'IUED et d'une faculté de l'environnement appelée à accompagner le développement des instances chargées de cette problématique - est aussi une priorité pour assurer le futur. Sans parler du logement et des transports!

Berne et Genève devraient donc bientôt disposer des outils indispensables pour piloter la Genève internationale, qui concentre 80% des activités des organisations internationales déployées sur le territoire national - Bâle, Berne et Lausanne fournissant le solde. Ensuite seulement, l'étoile de Genève pourra se mettre à briller avec un éclat renouvelé.

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