Du bout du lac

Dis Tonton, pourquoi tu tires?

OPINION. L’accident de chasse se situe dans le même registre que le triangle des Bermudes: l’affaire est hors de portée du cerveau humain, selon notre chroniqueur

Je serais bien incapable de vous expliquer pourquoi, mais je suis fasciné, pour ne pas dire hypnotisé, par un phénomène devenu saisonnier: les accidents de chasse. Chaque année, quand vient ce moment que les anciens appelaient l’automne et qui se résume aujourd’hui à un instant pivot entre la canicule et le blizzard, les mêmes accidents, à l’orée des mêmes forêts.

Le 14 septembre, un chasseur tessinois refroidi par son compagnon de battue près de Mendrisio. Le 26 octobre, même scénario, en Ariège. Le 14 novembre, un plomb dans l’œil d’un type qui tondait sa pelouse à Quincampoix. Et puis le lendemain, un mycophile cueilli en pleine cueillette par un gros calibre dans un sous-bois de Charente-Maritime. Je pourrais continuer longtemps: si l’on en croit Le Monde, la statistique recense 120 à 150 accidents de chasse par an en France, dont une vingtaine avec une issue fatale. En Suisse, Diane aurait déjà fait plus de 60 victimes collatérales depuis le début du siècle, sans compter le gibier.

Alors pourquoi cette fascination? Parce que le phénomène est parfaitement incompréhensible. Comment ces accidents sont-ils possibles? Mystère total. D’un point de vue cognitif, l’accident de chasse se situe dans le même registre que le triangle des Bermudes, ou les premiers frissons métaphysiques adolescents, de type «qu’y a-t-il au-delà de l’univers»? L’affaire est hors de portée du cerveau humain.

Son chien menacé par un sanglier

Considérons pour s’en convaincre les conditions du trépas de feu notre cueilleur de champignons. En bon cueilleur de champignons, l’homme cueillait des champignons quand un chasseur, ayant aperçu des mouvements dans les broussailles, ouvrit le feu sans sommation. Blam, une bonne rafale dans le buisson agité, parce qu’on ne sait jamais. Aujourd’hui sous contrôle judiciaire, la fine gâchette explique avoir tiré parce qu’il croyait «que son chien était menacé par un sanglier» [sic]. Et il est vraiment désolé.

Croyez-moi, j’ai retourné le problème. Avec toute la bonne volonté du monde et en faisant l’effort d’imaginer comment s’y prend un sanglier pour menacer un chien (intimidation? lettres anonymes? coups de téléphone?), le geste du chasseur charentais reste inexplicable. Même en souscrivant à l’hypothèse du sanglier pervers, on ne comprend pas comment l’artilleur comptait protéger son fidèle épagneul en ferraillant à l’aveugle dans sa direction.

Il faut donc se rendre à l’évidence: sauf à verser dans la théorie du complot (et si la victime couchait avec la femme du chasseur?), l’enchaînement de causes et de conséquences qui ont conduit le tireur à appuyer sur la gâchette ne peut pas être appréhendé par la raison. Il a tiré, c’est tout, il n’y a pas de pourquoi. Admettez que cette énigme n’a pas de prix. Ah si: une vingtaine de morts par an.


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