Opinion

Le discours inaugural de Trump analysé par ordinateur

Passé au crible des ordinateurs, le discours de Donald Trump permet la constatation suivante: comparée aux présidents depuis 1945, la tonalité générale s’avère plus pessimiste avec ses nombreuses expressions négatives. L’analyse de Jacques Savoy, de l’Université de Neuchâtel

Comme la tradition l’exige, Donald Trump a prononcé le 58e discours d’investiture devant le Capitole. Pour une présidence, ce discours revêt une importance particulière car il indique les grandes lignes de la future politique du président, révèle son analyse de la situation et fixe les objectifs pour la nouvelle administration. Le style et la rhétorique accompagnent cet exercice afin de l’embellir, de souligner un passé glorieux, d’ajouter des émotions et d’annoncer un avenir radieux. Comme chef-d’œuvre, on peut citer celui prononcé par J. F. Kennedy (1961) avec sa phrase célèbre «Chers concitoyens, ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays.»

Dans sa forme, le discours de Donald Trump s’avère bref (16 minutes pour 1661 mots). Dans l’après-Deuxième Guerre mondiale, cette longueur minimale est juste dépassée par le discours d’investiture de J. F. Kennedy (1961, 1505 mots) et celui de J. Carter (1977, 1365 mots).

Un adepte du «nous»

En analysant la fréquence des mots, on constate que Donald Trump utilise le plus souvent le «nous» (we, our) avec 99 occurrences (soit 6% du discours). Ce pronom se rencontre fréquemment chez les présidents ou premiers ministres en exercice. Il est également le favori de Barack Obama (yes, we can). Le «je/moi» (I, me, my) qui était si récurrent lors de sa campagne électorale s’est effacé (seulement deux occurrences). Le changement de style s’est opéré. En deuxième rang, on retrouve, de manière un peu inattendue, le «et» (and) soulignant une énumération. En comparaison avec tous les autres discours inauguraux, le pronom «vous/votre/vos» (you) en tant que référence au peuple atteint une fréquence très élevée. Donald Trump insiste pour dire que ce n’est point sa victoire, mais votre victoire, le triomphe du peuple («je me battrai pour vous», «votre voix», «vos espoirs», «vos rêves»).

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Un autre terme très usité par le nouveau président est America/American qui avec ses 34 occurrences se place en septième rang par ordre de fréquence. Le slogan «America first» ne sera pas limité à la campagne électorale mais servira certainement de guide aux décisions de la nouvelle administration. En effet, ce discours contient la phrase: «Toutes les décisions en matière de commerce, de taxes et impôts, d’immigration ou d’affaires étrangères seront prises au profit des travailleurs américains et des familles américaines.»

Pas de référence au reste du monde

En contrepoint, on notera qu’aucun autre nom géographique spécifique ne sera prononcé sauf Washington. Le centre d’intérêt spatial se limite aux Etats-Unis. Va-t-on passer au «Only America» car le mot America s’accompagne des termes pays (country, 9 occurrences) et nation (9 occurrences). Le terme (other) countries (autres pays au pluriel) se retrouve associé avec des vocables négatifs (ravage, triste). Finalement, avec le mot «frontières» (borders) on associe «rétablies» et «défendues».

Comme businessman, il se préoccupe surtout du secteur industriel. Ainsi, si on retrouve les termes industries ou factories, les lemmes «banque», «assurance», «automobile», «pétrole», «importations» et «exportations» sont ignorés. Aucune mention du budget, de la justice, de la science, et une seule occurrence de l’immigration, des taxes et impôts.

En écho au «vous», le terme «peuple» (people) apparaît neuf fois, et Donald Trump souligne ainsi son rôle central et primordial. Ce dernier s’oppose clairement à l’establishment des politiciens de Washington. Dans cette perspective, notre système a extrait comme phrase caractéristique de ce discours la suivante «Leurs [des politiciens de Washington] victoires n’ont pas été vos victoires; leurs triomphes n’ont pas été vos triomphes; et pendant qu’ils faisaient la fête dans notre capitale nationale, il n’y avait rien à fêter pour les familles en difficulté partout dans notre pays.»

Emploi surabondant du futur

En examinant des variables linguistiques, on se rend compte que ce discours se distingue par l’emploi surabondant du futur. Après l’allocution de Grant (1869), ce discours arrive en deuxième position dans le suremploi de ce temps verbal. De plus, il s’inscrit dans un ton très concret (peu d’abstraction, choix de mots simples) et possède un accent de satisfaction (avec les termes comme victoire, fête, etc.) qui inclut l’ensemble du peuple (par exemple, avec les termes ensemble, chacun, et, tous). Comparée aux présidents depuis 1945, la tonalité générale s’avère plus pessimiste avec ses nombreuses expressions négatives (comme non, triste, tombé, désuet).

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A l’image des présidents Bush (fils) ou Nixon, Donald Trump emploie de manière intensive des termes sacrés liés à la nation américaine (Amérique, loi, peuple, constitution, pays, nation). Si l’on n’y retrouve que très peu de termes reliés à la famille, la référence à Dieu demeure présente mais avec une fréquence moindre que ces prédécesseurs républicains («l’Amérique peuple de Dieu» ou «protégé par Dieu»).

Qui est l'auteur?

Donald Trump a annoncé être l’auteur de ce discours inaugural. On peut en douter. Toutefois, tout homme de plume sait s’effacer devant la personne qui prononce son texte. Il s’avère donc difficile de découvrir de façon certaine le véritable auteur. Toutefois quelques mesures stylométriques pointent en direction d’un homme de plume. En effet, la longueur moyenne des phrases de ce discours inaugural s’élève à 16,6 mots, une valeur proche de celle que nous retrouvons dans les allocutions électorales de Donald Trump (15,4).

Dans ses interventions orales, Donald Trump possédait une longueur moyenne se situant à 12,2 mots/phrase. La différence est importante. A titre de comparaison, Hillary Clinton possédait une longueur moyenne de 16,3 mots par phrase à l’oral et de 17,8 mots dans ses discours. Ces deux valeurs restent assez proches, indiquant que Hillary Clinton suivait de près la rédaction de ses discours. Enfin, les intentions plus précises de Donald Trump devraient être révélées lors de son premier discours sur l’Etat de l’Union prévue le 21 février.


Jacques Savoy, Institut d’informatique, Université de Neuchâtel

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