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La discrimination électorale sur la base d’un nom à consonance étrangère inquiète

Une étude montre que les candidats portant un nom à consonance turque, balkanique ou africaine sont plus souvent biffés que les Suisses de souche sur les listes électorales. C’est un signal inquiétant du point de vue d’une stratégie d’intégration à long terme, estiment trois chercheurs en science politique à Zurich et à Genève

Un nom à consonance étrangère coûte des voix aux citoyens suisses candidats à une élection

A quelques exceptions près, les parlements cantonaux, tel le Grand Conseil, sont élus au scrutin proportionnel. Les électeurs et électrices peuvent modifier les listes des différents partis à leur guise en cumulant, panachant ou biffant des candidats. Cette particularité du scrutin helvétique mène les électeurs à voter en première ligne pour des candidats et non pas pour un parti.

L’électeur ou l’électrice prend souvent sa décision rapidement. S’informer séparément et en détail sur chaque candidat prendrait beaucoup de temps et ne vaudrait pas la peine, compte tenu du fait qu’une seule voix n’a pas beaucoup d’influence sur le résultat final. Par conséquent, le choix se fait souvent à partir des informations disponibles sur le bulletin de vote. Outre la position du candidat sur la liste, son sexe et son éventuel statut de sortant, l’électeur y voit bien sûr figurer le nom du candidat.

En 2011, autour de 1720 personnes se sont présentées à l’élection au Grand Conseil de Zurich. Environ 5% d’entre elles ne portaient pas un nom «suisse», germanophone, francophone, ita­lophone ou romanche. Lors des élections au Grand Conseil genevois de l’année dernière, la proportion de noms «non suisses» parmi les 476 candidats était de 12% – environ deux fois plus élevée que dans le canton de Zurich. Les cantons se distinguent éga­lement par l’origine des noms des candidats. La plupart des citoyens ayant un nom à consonance «non suisse» qui figuraient sur les listes électorales genevoises portaient des noms dont la consonance renvoie aux pays d’Afrique du Nord et subsaharienne. A Zurich, les listes affichaient des noms des Balkans ou de Turquie. Il n’est pas surprenant que ces chiffres reflètent la composition respective de la population étrangère dans les deux cantons.

Un ensemble de modèles statistiques nous permet de mettre en lumière quelques tendances dans le comportement électoral des Zurichois et des Genevois. Une analyse des bulletins modifiés montre que les candidats portant des noms à consonance étrangère ont reçu nettement moins de voix que leurs concurrents comparables (même position sur la liste, même sexe et même statut) portant des noms à consonance suisse. Autrement dit, ces candidats ont été biffés plus souvent et n’ont que rarement profité du cumul ou du panachage des voix.

A Zurich, ce sont les personnes portant des noms originaires des pays de l’ex-Yougoslavie qui sont touchées en premier lieu. Dans une moindre mesure, les noms d’origine turque ou «européenne» non suisse (principalement hispanophones) pâtissent également de ce malus. A Genève, l’effet négatif affecte presque exclusivement les personnes portant des noms à consonance «extra-européenne», pour la plupart d’origine nord-africaine.

Il n’est pas totalement exclu que la pénalité observée s’explique par des différences objectives entre les candidats concernés et les autres. Cependant, cette ­explication semble peu probable puisque tous les candidats doivent passer par un processus de sélection au sein de leur parti pour figurer sur les listes électorales. Les résultats de l’analyse permettent donc de supposer qu’il existe un véritable effet de discrimination basé uniquement sur l’origine présumée du candidat.

La force de cet effet de discrimination présumé est considé­rable. Lors des élections du canton de Zurich, les candidats aux noms à consonance ex-yougoslave auraient bénéficié, en moyenne, d’environ 28% de voix supplémentaires s’ils avaient porté un nom suisse. Cela représenterait un gain d’environ un rang et demi sur la liste lors du résultat final. Les candidats genevois aux noms extra-européens auraient gagné environ 14% de voix en plus, ce qui les aurait avancés d’environ 14 places sur la liste. Ce dernier résultat, aussi étonnant qu’il puisse paraître, est principalement dû à la longueur remarquable des listes électorales genevoises.

Bien que les partis de gauche présentent, en principe, plus de candidats aux noms à consonance étrangère sur leurs listes, le phénomène de discrimination touche les candidats de toutes les couleurs politiques, et ce dans les deux cantons. Les électeurs de gauche, considérés comme tendanciellement plus ouverts face à l’immigration, discriminent leurs candidats aux noms étrangers presque tout autant que les électeurs du centre ou de droite.

Bien que certains candidats ­finissent la course aussi bien ou même mieux que leurs concurrents aux noms suisses, ce n’est pas le cas pour la grande majorité d’entre eux.

Les résultats de cette analyse remettent quelque peu en question l’idéal d’une démocratie ­fondée sur l’expression de préférences rationnelles et éclairées de ses citoyens. L’étude montre que les électeurs se basent souvent sur de simples raccourcis cognitifs, ou heuristiques, pour prendre leurs décisions. Ainsi, au-delà du nom du candidat, il est capital pour le succès d’un candidat qu’il soit sortant, et placé en tête de liste.

Etonnamment, les candida­tures féminines ne sont pas dé­savantagées à Genève, contrairement à Zurich, où les hommes obtiennent en moyenne environ 4% de votes de plus que les femmes grâce à la modification des bulletins.

Les élections sont toujours un miroir de la société. L’analyse démontre que les citoyens suisses d’origine étrangère rencontrent d’importants inconvénients, même dans des centres aussi urbains que Zurich et Genève. Peu importe la position que nous défendons dans le débat ­actuel sur l’immigration, cette tendance devrait nous inquiéter. Les immigrés ou leurs descendants, citoyens suisses – donc manifestement intégrés –, peuvent s’attendre à être désavantagés en raison de leur origine. Ce signal ne peut être que contraire à une stratégie d’intégration à succès sur le long terme.

Les candidats portant un nom à consonance turque, balkanique ou africaine sont plus souvent biffés que les Suisses

La nette tendance à la discrimination est inquiétante et donne un signal contraire à une stratégie d’intégration

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