Chers opposants,

Je vous ai écoutés religieusement depuis que vous avez signifié votre refus du projet de restauration et d’extension du Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Vos obédiences étant plurielles et vos arguments variés, vous m’avez dit beaucoup de choses.

Vous m’avez expliqué que le projet relève du saccage patrimonial. Une verrière qui dépasse, une cour que l’on comble: c’est Camoletti qu’on assassine. Vous avez dénoncé un appel d’offres biaisé. Vous avez déboulonné la statue du mécène, Jean-Claude Gandur, dont l’argent sentirait davantage le soufre que le pétrole raffiné. Vous avez brandi le spectre de la privatisation qui ne dit pas son nom. Vous m’avez encore assuré que l’affaire était hors de prix, que les frais de fonctionnement allaient exploser. Et vous m’avez promis un plan B.

J’ai eu envie de vous croire. Pour ne pas croire les autres, les béats, les convaincus. Et puis j’y suis allé, au musée.

C’était un dimanche. Pris d’une fringale de Konrad Witz (ou juste désœuvré), j’ai poussé la porte du temple décrépi et attaqué son grand escalier. Assez long pour inviter à la réflexion.

Le saccage patrimonial? Evacué avant la première marche. Façade noircie, corniches branlantes, splendeur éteinte: le temps avait déjà fait son œuvre, figeant le lustre d’antan dans une nostalgie de naphtaline. Soudain, une envie d’ouvrir les fenêtres pour mieux les refermer sur une muséographie réenchantée.

Un projet retenu à la hussarde? Balayé dès la deuxième volée. La pyramide du Louvre, le Reina Sofia madrilène: les projets ne sont jamais les bons avant de le devenir, sitôt sortis de terre.

Le sulfureux mécène? Oublié deux marches plus haut: avais-je fait passer un examen de moralité financière au duc de Brunswick avant d’aller m’asseoir sur les fauteuils du Grand Théâtre? Non.

La privatisation rampante? Toujours pas. La collection impressionniste du Musée d’Orsay doit beaucoup au mécène Camondo. Dont l’une des salles du Louvre voisin porte encore le nom, sans que quiconque ne s’en émeuve.

Les surcoûts? Envolés au pied du retable vedette. Impossible de hurler à la dépense tout en refusant l’offre de ceux qui la divisent par deux. Quant aux frais de fonctionnement, difficile, là encore, de blêmir. Le nouveau Musée d’ethnographie est certainement plus cher à gérer que l’ancienne bâtisse, mais personne ne la regrette.

Restait le fameux plan B. Oui, il y a toujours un plan B. Mais dans une ville ou les plans A – la traversée de la Rade, le PAV – font déjà déborder les tiroirs, on me pardonnera de me méfier.

De retour dans le froid, j’ai dû me rendre à l’évidence, chers opposants. Vos arguments ploient devant une petite chose toute simple: l’enthousiasme. Celui de n’importe quel visiteur du dimanche qui entrevoit, pour Genève et sa belle endormie, un destin plus radieux qu’une occasion manquée.

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