éditorial

Disneyland sur l’Alpe

ÉDITORIAL. Certains exemples démontrent que les grands projets de stations intégrées sont bénéfiques pour le tourisme en Suisse aussi. Destinées à des visiteurs étrangers, elles peuvent toutefois faire fuir les skieurs suisses, qui pourraient ne pas s’y retrouver

Evoquer Andermatt éveille pour beaucoup de Suisses des souvenirs d’enfance. Fin des années 1990, c’est une soirée de décembre froide et obscure. Il y a une route et des bâtisses grises, hautes et menaçantes. Personne dans les rues. Pas de voitures non plus. Attirées par le versant sud des Alpes, elles avaient toutes été avalées par le tunnel du Gothard. A Andermatt, si ce n’était pas pour le service militaire, on y passait parce qu’on s’était perdu. Et si on décidait d’y rester, l’attraction du séjour était incarnée par une poubelle de table Ovomaltine siégeant parmi les couverts du petit-déjeuner de l’hôtel Schweizerhof.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Et bien qu’ils ne puissent peut-être bientôt plus habiter leur village à cause d’une hausse des loyers attendue, les habitants d’Andermatt se réjouissent des jours nouveaux. Signe de prospérité, cet hiver, la commune a inauguré la jonction de deux stations de ski entre les Grisons et Uri. L’apparition du sourire sur leur visage est due à un homme, riche et sympathique, qui à coups de milliards relance la machine touristique de la région. Hôtels de luxe, installations flambant neuves, activités à profusion, piscine tempérée font partie des miracles réalisés par le génie égyptien Samih Sawiris.

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Dans le paysage du tourisme alpin, l’homme n’est pas seul à apparaître en sauveur des stations et remontées mécaniques en décrépitude. Crans-Montana, Saas-Fee et Savognin, en Valais, ou le Glacier 3000 entre Berne et Vaud ont été, non sans avoir à affronter certaines méfiances, tirés des eaux troubles grâce à des personnalités fortunées. Dans ces cas, le modèle de développement favorisé correspond à celui des «stations intégrées» où autant les installations que les restaurants et les hébergements sont gérés par un seul et même investisseur.

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Clientèle aux petits soins

Ce modèle «Disneyland» est un choix radical. Ces mesures et initiatives, considérées comme vitales par certains, incarnent un avantage: celui de sauver les stations. Mais ces offres touristiques visent principalement une classe aisée, voire très aisée. Ces visiteurs demandent des vacances all-inclusive. Ils veulent être dorlotés à la sortie du lit, sur les sièges chauffés des télésièges débrayables et lors de la commande de la saucisse de veau et des rösti «pour faire local». Leurs besoins ont l’avantage de créer des métiers tels que «valet de ski», «enseignant de chasse-neige pour riches» et de stimuler à grand fracas l’économie du coin.

Mais à travers ces formations de bulles idéales de la montagne, ce sont des parcs d’attractions alpins qui sont créés. La montagne est domestiquée. Sa sauvagerie est aménagée pour convenir aux requêtes touristiques. C’est une montagne artificielle qui est vendue en lots et c’est ce qui marche auprès des visiteurs étrangers. Toutefois, cette image n’attire pas le touriste suisse. Car ce skieur du week-end aura du mal à trouver sa place dans un domaine qui artificialise les montagnes dont il est entouré depuis son enfance. Lui, sans doute, ira poser ses lattes ailleurs, à l’écart de l’afflux touristique. Là où il y a encore des poubelles de table au petit-déjeuner.

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