Il était une fois

La disparition, une torture pour l’esprit

A Cuba, lorsque quelqu’un est introuvable, on dit «il s’est envolé comme Matias Perez». L’immigré portugais connu à La Havane comme «le roi du baldaquin», avait mis sa fortune dans l’acquisition de Ville de Paris, une montgolfière construite par le Français Eugène Godard. Le 29 juin 1856, il s’était élevé au-dessus de la Plaza de Marte. Et plus personne ne l’a revu. Il est le premier disparu de l’histoire de l’aviation.

Le suivant le plus connu est L’Oiseau blanc, le biplan piloté par les Français Charles Nungesser et François Coli, parti du Bourget le 7 mai 1927 mais jamais arrivé à New York, où l’attendait la foule. La traversée de l’Atlantique sans escale était alors l’exploit des exploits. Nungesser et Coli y ont laissé leur vie, quinze jours avant l’atterrissage de Charles Lindbergh à Paris, dans son Spirit of St. Louis. Où sont-ils tombés? Nul ne le sait, malgré des recherches qui ont débuté dès le lendemain de la disparition autour de Terre-Neuve et qui durent toujours, avec leur lot de fantaisies conspiratives, tant est intense le désir de percer «le plus grand mystère de l’aviation».

L’accident d’un avion a toujours été un choc, mais sa disparition est une offense à la raison technique. Il faut une explication, dût-elle prendre un siècle. Des passionnés cherchent encore ce qui est arrivé au Lockheed Electra 10 E après sa dernière communication radio, le 6 juillet 1937, en plein Pacifique, entre Hawaii et l’Australie. Son pilote, Amelia Earhart, était la coqueluche de l’Amérique, la première femme à avoir traversé l’Atlantique après Lindbergh, en équipage puis en solo; à avoir accumulé des records de vitesse; à avoir piloté un gyroplane. Une femme riche, indépendante et belle, qui prêtait son image à des marques de bagages, de vêtements ou de cigarettes, donnait des conférences et signait des livres.

La «reine du ciel» s’est perdue avec son mécanicien, Fred Noonan, quelque part près de l’île Howland, aux deux tiers d’un tour du monde planifié comme une première féminine. Elle était une star. Sa disparition en a fait une légende. Patti Smith lui a dédié deux poèmes. Diane Keaton lui a prêté son corps au cinéma. Des traces douteuses de son avion auraient été retrouvées en 2012. Une nouvelle expédition de recherche, la 24e, est en route. «Earhart est notre disparue favorite», disent les experts.

La preuve que les avions (et bateaux) ne disparaissent pas particulièrement dans le «triangle des Bermudes» est que les compagnies d’assurance ne majorent pas leurs primes pour la traversée des 4 millions de mètres carrés d’océan les plus densément peuplés en extraterrestres, fantômes, monstres et chimères. Le dernier avion qu’ils auraient capturé avant son atterrissage prévu à Miami, le DC-3 de la compagnie Airborne Transport, disparu le 31 décembre 1948 avec ses 32 passagers, était en réalité une proie facile: il était en panne de batterie et son cahier de maintenance n’était pas complet.

Les années 1950 et 1960 ont été cruelles pour l’intelligence technique du monde aéronautique: entre 1946 et 1964, 12 avions de ligne ont disparu, avec un total de 600 passagers et membres d’équipage. L’aviation civile s’est améliorée durant les décennies suivantes, les boîtes noires ont livré leurs secrets, même longtemps après, comme pour le Rio-Paris d’Air France le 31 mai 2009. Retrouvé, l’avion peut alors quitter la liste angoissante des disparitions pour entrer dans celle des catastrophes. Comprendre est tout ce qui reste quand les espoirs se sont évanouis.

Les avions militaires manquants ne font pas de grands titres. Ils sont mis au chapitre des risques de la guerre. Les avions commerciaux non plus: risques du métier. Lorsque le Boeing cargo de la Varig parti du Japon le 30 janvier 1979 pour Rio a définitivement quitté les écrans radar, on a moins pleuré pour les six hommes d’équipage que pour les 153 tableaux du peintre nippo-brésilien Manabu Mabe qu’il transportait.

Une quinzaine d’avions cargo ont disparu sans publicité depuis le milieu du siècle dernier. En 2003, on s’est inquiété du sort étrange d’un Boeing volé sur l’aéroport de Luanda par on ne sait qui, on ne sait pourquoi, mais toujours manquant. Les Etats-Unis ont soulevé l’hypothèse terroriste mais un brigandage économique n’est pas exclu. Les milieux concernés évitent le tam-tam qui mettrait en doute le sérieux de la sécurité.

Les avions privés s’évaporent avec un retentissement proportionnel à la renommée de leur passager ou pilote. Celui de Camilo Cienfuegos est au cœur du drame de la révolution cubaine. Cienfuegos, héros de la Sierra Maestra, rentrait à La Havane, le 28 octobre 1959, après avoir arrêté son camarade Huber Matos, ouvertement hostile à la dérive dictatoriale de Castro. Son Cessna 310 n’a jamais atterri. Aucune trace n’en a été retrouvée. Etait-ce un accident, comme l’ont soutenu les deux frères Castro et Che Guevara, et comme le retient l’historiographie dominante? Une erreur, la chasse cubaine ayant abattu l’appareil qu’elle aurait pris pour un engin espion? Ou un sabotage, comme l’a laissé entendre Huber Matos dans ses Mémoires, Fidel Castro, gêné par la popularité de Cienfuegos et son orientation anarchisante, choisissant de l’éliminer? Les indices politiques ne valent pas preuve. La question reste ouverte, le passage des générations en éteint peu à peu les passions. Huber Matos est mort en février dernier à l’âge de 95 ans.

La disparition rend fou. L’absence de traces et d’explication est une torture pour l’esprit. Pour se calmer, un lecteur du Temps affirme dans un mail privé qu’il «sait» ce qui est arrivé à l’avion de Malaysia Airlines et ses 239 passagers. Son intuition, hélas, ne soulage que lui.