Charivari

La distraction, un poison?

Notre chroniqueuse distille le quotidien

Accepter l’animation d’un brunch littéraire un dimanche matin ET réserver, pour le même week-end, une escapade en amoureux. Agender un lunch avec une amie ET planifier une réunion de travail durant cette même pause de midi. Prendre un rendez-vous chez le coiffeur ET fixer un café avec un pote à la même heure. Etc.

Le distrait ne se contente pas d’oublier ses affaires dans le train – une écharpe samedi dernier – ou de perdre ses clés. Ses forfaits n’ont pas qu’un caractère privé. Parfois, ils entraînent autrui dans ce trou noir de l’oubli et le karma devient plus lourd à porter.

Bien sûr, il existe un outil appelé agenda qui permet d’éviter ces doublons. Le mien, poilant, est à l’effigie du Chat, ce philosophe du quotidien, et m’est offert chaque année par ma fille, qui le dédicace avec beaucoup d’esprit. Mais encore faut-il y noter ses rendez-vous et, surtout, le consulter. Car le distrait a en plus un rapport distant, voire suffisant, avec la réalité. Pour lui, la réalité déployée est une contrainte ennuyeuse, jamais un défi. Le défi, c’est l’instant, le moment très présent. Le futur à deux jours, deux mois, deux ans n’a aucun sens pour le distrait, qui a un rapport intense, mais aussi incertain, à la minute en train de s’écouler. Charmant? Peut-être. Epuisant? Assurément!

La distraction. On pense évidemment à la distraction pascalienne. Le philosophe janséniste a établi au XVIIe siècle que l’homme, incapable de supporter son malheur ontologique, est contraint de l’oublier dans le divertissement. «Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de ne point y penser.» Il s’agit de se masquer son propre néant. Les activités peuvent être plus ou moins frivoles, plus ou moins pondérées, mais elles restent des cache-misère, selon le penseur austère.

Là, évidemment, il s’agit d’une distraction planifiée, organisée, qui, aujourd’hui, correspondrait pour partie à ce qu’offre la société des loisirs. Voyages, sports, jeux, images et animations en tout genre. Mais le distrait chronique, celui qui oublie malgré lui, peut aussi se sentir concerné par la thèse pascalienne. Car, dans son égarement permanent, il y a, sous-jacente, une envie d’échapper à l’implacable fatalité. On est là, mais on pourrait être ailleurs au même moment. Super-héros du dédoublement, impossible à pister, échappant à tout ce qui enferme, jusqu’à la mort in fine…

«On s’en va, parce qu’on a besoin de distraction, et l’on revient, parce qu’on a besoin de bonheur», a écrit Victor Hugo, plus amoureux de l’humanité. Le distrait peut se poser, confiant, dans la réalité. Elle ne va pas l’avaler.

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