Mon épicier est Kurde. Kurde irakien. C’est chez lui que j’achète en urgence la bouteille d’huile d’olive que j’ai systématiquement oublié d’acheter plus tôt. Elle est hors de prix et ne casse pas des briques, mais je me laisse escroquer avec bonheur, pour plusieurs raisons. D’abord, même si les Kurdes ne nous ont pas aidés en Normandie, c’est grâce à ce Kurde-là que je me nourris un jour sur deux. Ensuite, parce qu’il a la gentillesse de m’offrir des grissini avec la régularité d’un métronome. Enfin et surtout, parce qu’avec le temps, nous avons développé une jolie petite connivence, à base de «salut mon ami, comment va la famille?».

Il a trois petites filles, qui ont toutes la santé, Dieu merci. On parle d’elles, par-dessus le comptoir. Il est content parce qu’elles ont de bonnes notes, pour l’instant. Il me demande des nouvelles de mon fils aussi, qui lui dit toujours «bonjour Monsieur». Et puis il arrive qu’on s’aventure un peu plus loin dans la discussion. Parfois jusque dans son passé, tout là-bas.

Nous sommes devenus complices le jour où je lui ai parlé des peshmergas et de la guerre contre l’Etat islamique. Il était étonné que je les connaisse. Je lui ai dit que je n’en savais pas beaucoup plus que ce que j’avais lu, mais qu’il était difficile de ne pas être impressionné par ces combattants, seuls au sol face à Daech. Alors mon épicier kurde m’a raconté ses souvenirs d’enfant. Avec, déjà, la guerre en bruit de fond.

Un Grand Méchant Loup à l'air connu

Je dois vous avouer que je n’ai pas tout retenu. Mais je me souviens d’une anecdote, qui le faisait étonnamment rigoler. Quand il était petit et qu’il n’était pas sage, sa maman lui racontait une histoire pour lui faire peur: s’il ne se tenait pas à carreau, Saddam Hussein viendrait lui rendre visite pendant la nuit et là… gare à lui! Le Grand Méchant Loup des terreurs nocturnes de mon presque ami kurde s’appelait Saddam Hussein. Parole de petit enfant devenu grand, la menace était efficace.

En assistant cette semaine à l’assaut turc contre les Kurdes de Syrie – l’opération «Source de paix», de son petit nom parfaitement dégueulasse – je me suis demandé quelle histoire les petits-cousins de mon épicier allaient désormais raconter à leurs enfants pour qu’ils filent droit. Qui viendrait les voir pendant la nuit, s’ils font trop de bêtises? Recep Tayyip Erdogan? Donald Trump? Les deux à la fois? Ou alors l’Occident in corpore qui, toute honte bue, n’en finit pas de les abandonner?

Je poserai la question à mon épicier. Mais j’ai bien peur que les nuits kurdes ne soient pas près de manquer de Grands Méchants Loups.

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Chers candidats, bien du plaisir!