«C’est un peu une gueule de bois dont les Français ont du mal à se remettre. Alors que le terrorisme islamique était une bonne raison de s’en prendre aux populations immigrées», le correspondant à Lyon du quotidien algérien El Watan pique là où ça fait mal: les citoyens de l’Hexagone ont «de plus en plus de mal à l’admettre», mais «le mal est un mal local». La «barbarie» est désormais «sans frontières», relève, également à Alger, l’éditorialiste de Liberté. Car les lignes bougent sur l’«approche du phénomène djihadiste, qui apparaît désormais ne plus être l’apanage exclusif de musulmans ou d’Européens dont les parents sont d’origine arabe ou musulmane».

Retour sur le déclencheur de l’angoisse. «Au milieu d’une file, Maxime Hauchard pousse un prisonnier au crâne dégarni qui avance voûté et pieds nus avant de s’emparer d’un couteau de type commando, pris dans un seau. Les captifs sont agenouillés et alignés, un djihadiste se tenant derrière chacun d’entre eux. Le regard fixe et quasi hypnotique, le bourreau présumé brandit le couteau de la main droite et pose la gauche sur le col de la victime. On ne le voit pas exécuter l’otage mais on distingue alors la tête de ce dernier détachée de son corps.» L’horreur absolue, que décrit Le Figaro.

Une mère «effondrée»

Du coup, toute la France est sidérée par la découverte qu’un de ses ressortissants, du nom de Maxime Hauchard, a participé le week-end dernier à une décapitation massive de Syriens et d’un Américain. Puis elle apprend ce mercredi qu’il y en avait un deuxième, un jeune de 22 ans d’origine portugaise, Mickaël Dos Santos, converti récemment à l’islam. La mère de ce dernier – qui se dit «effondrée», selon l’expert français des affaires terroristes Jean-Charles Brisard sur le plateau d’i-TELE – l’a reconnu sur une vidéo que l’organisation terroriste Etat islamique (EI) vient de diffuser.

On y voit trois membres français de l’EI demandant à leurs compatriotes d’attaquer la France par tous les moyens possibles, dans des termes similaires à d’autres vidéos du groupe déjà rendues publiques. Ces trois hommes, qui ont adopté des pseudonymes arabes, brûlent leur passeport français devant la caméra, comme on peut le voir sur le site du Daily Mail britannique.

«Un djihadiste bien de chez nous»

Mais ce qui choque surtout la France, c’est que Maxime Hauchard et sans doute encore bien d’autres soient de «bons» Français moyens, à prime abord sans lien atavique ou ethnique à l’islam, comme le fait remarquer Courrier international, qui a fait le tour des popotes médiatiques internationales. «Donc on en tient un, un djihadiste bien de chez nous. […] Un bourreau made in France», constate L’Obs/Rue89. «Soldat Hauchard Maxime, originaire du Bosc-Roger-en-Roumois, dans l’Eure. Localité dans laquelle jusqu’au week-end dernier, écrit Libération, le seul événement notable était «un thé dansant organisé par le duo Guinguette, de 14h30 à 19h20.»

«Verdugo con acento francés», «le bourreau à l’accent français», titre La Vanguardia barcelonaise. En disant que «les djihadistes étrangers qui affluent en Syrie sont utilisés en priorité pour de sordides besognes», puisqu’ils ne sont «généralement pas formés au combat militaire»: «En très peu de temps, ils apprennent à couper une tête avec un couteau, à crucifier, à décapiter ou à tirer sur des prisonniers sans défense», écrit-elle.

Un «Enfant de la Patrie»

«The French jihadi: Enfant de la Patrie», renchérit The Economist. Et le Washington Post note aussi la stupéfaction des Français à l’idée que le bourreau soit «un des leurs», alors que le Guardian britannique relève que «les autorités ont pris soin d’éviter tout amalgame entre les djihadistes de Syrie et la communauté musulmane dans son ensemble». Et le Financial Times constatait déjà il y a peu que la France assistait «à une marée montante de djihadistes qui avaient grandi sur son sol», de «homegrown jihadis».

Dans son éditorial intitulé «Combating Barbarism», le Times de Londres prend de la hauteur sur les angoisses nationales qui ne sont pas une exclusivité française – à en croire notamment Le Soir de Bruxelles – en s’inquiétant «de l’effet que peuvent produire sur des candidats potentiels au djihad les vidéos de décapitations diffusées par l’EI»: elles «parlent à des hommes jeunes, pour certains à la limite de la délinquance, et qui n’ont guère de perspectives d’avenir. Plus ces films sont violents, […], plus ils sont efficaces.»

Et Marine arriva…

Toujours en ce qui concerne la France, Marine Le Pen, elle, a d’autres explications. Plutôt embrouillées, comme le «dénonce» Le Huffington Post. Souvenez-vous: «Je suis scandalisée par la naïveté stupéfiante de notre gouvernement», s’emportait-elle «après l’annonce d’un plan anti-djihad censé empêcher des jeunes Français de partir combattre». Car «persuadée que les organisations terroristes […] ne profitent pas d’Internet pour recruter», elle plaide depuis longtemps pour la liberté totale de la Toile. Convaincue, dit-elle, que «le fondamentalisme ne pousse pas dans les prairies normandes».

Le lien est vite fait: «immigration massive» implique dérives du «fondamentalisme islamique»:

L’affaire du djihadiste normand Maxime Hauchard donne évidemment tort aux certitudes de la présidente du Front national. Mais elle persiste et signe. Interrogée mercredi matin sur Sud Radio, elle a déclaré: «Les faits me donnent absolument raison. Arrêtez votre cinéma. Quand je dis que les fondamentalistes ne poussent pas dans les prairies normandes, c’est que ce n’est pas une production sui generis. Evidemment, l’immigration massive a été le terreau du développement du fondamentalisme islamiste dans notre pays.»

Pour se convaincre du contraire, on conseillera l’excellent travail des Inrocks, qui raconte la passionnante et effrayante histoire de ce Maxime qui commence dans «un coin sans histoire». Il «a grandi dans une petite maison récente des plus banales, au milieu d’un quartier pavillonnaire sans charme, comme il en existe beaucoup. En 2009, seul, il décide de se convertir à l’islam. Personne ne l’y incite, ne l’embrigade»…

Le chemin de rédemption

Bref, pour le journaliste de RFI David Thomson, ancien correspondant dans le Maghreb, et spécialiste de la question des djihadistes, «il n’y a plus vraiment de profil type, mais des particularités communes. Il n’est pas faux de dire qu’une bonne partie des djihadistes français vient de milieux populaires, des banlieues […]. Mais il y a aussi des gens de milieux favorisés. Par exemple, je connais le cas de Français dont les deux parents sont cadres sup’. […] Le point commun pour beaucoup, c’est d’avoir fait un retour vers l’islam ou une conversion de façon récente.»

Parmi eux, beaucoup semblent avoir eu ce qu’ils appellent une «période de l’ignorance». Les sorties en boîtes, les soirées bien arrosées, les filles… Et puis un jour, il y a la rupture avec ces «vices». La démarche se veut «rédemptrice» pour l’avenir…

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