Carl Spitteler a gagné. Plus que gagné, il a triomphé. Nobélisé comme écrivain et poète en 1919, hissé au Panthéon suisse depuis les années Trente pour services rendus à la Défense spirituelle du pays, il reçoit cette année encore l’hommage de ses compatriotes reconnaissants. Il est convoqué ce 14 décembre à la Maison du peuple de Zurich dans le rôle d’inspecteur de nos travaux intellectuels en cours. C’est en ces murs qu’il avait prononcé, le 14 décembre 1914, son fameux discours sur «Notre point de vue suisse», retenu par l’histoire comme la révélation patriotique d’un pays alors en péril d’autodestruction.

La guerre était déclarée entre les Empires germaniques et la Triple-Entente, France, Royaume-Uni, Russie. Après l’occupation de la Belgique par le Reich allemand, la Suisse romande se rangeait sans réserve du côté franco-anglais tandis que la Suisse alémanique prenait fait et cause pour le Reich. La déchirure était effrayante, mortelle. Spitteler expliqua avec calme et froideur qu’elle n’avait pas à être. «Nous devons avant tout prendre conscience de ce que nous voulons. Voulons-nous ou pas rester un Etat suisse qui représente une unité politique envers l’étranger?» Nous le sommes restés. Son témoignage est l’un des textes patrimoniaux que l’on ne cessera de vanter comme un morceau de sagesse dans un moment d’égarement.