Nouvelles frontières

Il n’est pas sûr que les cinq conseillers fédéraux qui se sont rendus ces derniers mois en Chine en aient entendu parler. Du moins pas dans la bouche de leurs interlocuteurs chinois. Mais à l’heure où la Suisse se félicite de la signature d’un accord de libre-échange avec la principale économie émergente, Pékin mène campagne pour appliquer la «ligne des masses», selon la terminologie héritée de Mao, contre les «valeurs universelles», la «démocratie constitutionnelle occidentale», l’indépendance des médias ou encore le «néolibéralisme». On peut bien oublier le massacre de Tiananmen pour regarder vers l’avenir, comme l’a suggéré le chef de nos armées lors de sa récente visite d’une base de blindés à Pékin. Mais là-bas, en Chine, la réforme de la dictature reste d’actualité.

A tous ceux qui, en Suisse, prônent la fermeté face à nos voisins européens en lorgnant sur les marchés émergents comme futurs relais de croissance, il est peut-être bon de rappeler où en est le débat politique dans ces pays, à commencer par la Chine. Depuis le début de l’année, le Parti communiste fait la chasse au «constitutionnalisme». Derrière ce terme sont visés les réformateurs préconisant l’ouverture politique. Très prudemment, ceux-ci ont pour stratégie de se référer à la Constitution chinoise – libérale, à maints égards – pour faire évoluer leur pays vers un Etat de droit. Ce débat, le parti l’a toléré, voir encouragé par le passé pour lutter contre la corruption. En décembre dernier, Xi Jinping, le nouveau chef du parti unique, faisait encore l’éloge de la Constitution lors du 30e anniversaire de sa promulgation.

La situation a évolué. L’économie, qui entre dans un nouveau cycle, est le principal facteur de ce changement. La réussite de la politique de relance entamée dès 2008 – ayant entraîné un retour en force de l’Etat – atteint ses limites. Désormais, la croissance dépend du dynamisme du secteur privé. La direction chinoise l’a compris. Elle s’apprête ainsi à lancer une nouvelle libéralisation économique qui sera annoncée lors du prochain plénum du parti, dans un peu plus d’un mois. C’est un moment très délicat. Car si le parti n’est plus l’ennemi du marché, il demeure allergique à l’abandon de la moindre parcelle de pouvoir. Lorsqu’il lui arrive de vanter la Constitution, le PCC précise que sa propre légitimité émane du peuple et de la révolution et se situe au-dessus de ce texte. Les idéologues du régime demeurent convaincus que leur formule de capitalisme autoritaire est une alternative au capitalisme libéral et démocratique.

Pour assurer le succès des prochaines réformes économiques, Pékin veut donc donner un signal clair que celles-ci n’impliquent en aucun cas une évolution politique sans quoi, menace-t-on, le risque d’un scénario Tiananmen bis ou, pire, d’un effondrement de type soviétique est programmé. La direction communiste tente par ailleurs de neutraliser son aile marxiste, qui s’agite à l’idée d’une extension du marché, en réactivant le discours maoïste du centralisme démocratique et du nationalisme. Pour appliquer cette stratégie, Xi Jinping a fait circuler une directive interne – connue sous le nom de Document No 9 – destinée aux cadres du parti. C’est dans celle-ci que sont formulés les termes de la lutte idéologique en cours. C’est au nom de celle-ci que des dizaines d’avocats, de journalistes et de militants ont été appréhendés ou détenus ces derniers mois.

L’étiquette «occidentale» accolée aux termes de Constitution, de droit ou de citoyen, en vue de les discréditer, n’est plus tout à fait en mesure de tromper la classe moyenne émergente chinoise qui lutte pour défendre ses acquis. Les Chinois qui questionnent le pouvoir se battent pour leur Constitution, leurs droits et l’affirmation de leur citoyenneté.

La Suisse, qui se distingue en marge de l’Europe par son rapprochement commercial avec la Chine (ce dont on peut se réjouir), serait bien inspirée de ne pas ignorer ce combat. Les ministres suisses n’ont pas à s’immiscer dans la politique chinoise. Ils ont par contre une marge de manœuvre pour mieux affirmer les valeurs universelles qui doivent présider à nos relations.

La Chine s’apprête à lancer une nouvelle vague de libéralisation économique. C’est un moment très délicat

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