Selon les organisateurs [de cette rencontre de Saint-Gall], nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation paradoxale: d'un côté le capitalisme s'est imposé partout. Il est devenu un système économique incontesté. D'autre part, l'économie de marché semble bien s'accommoder de toute une gamme de valeurs et de systèmes politiques. Certains systèmes politiques, de surcroît, s'écartent considérablement de notre modèle de démocratie libérale. Néanmoins, je suis convaincu que, sur le long terme, un système économique libéral n'est pas compatible avec un système politique répressif.

En effet, pour qu'un marché puisse fonctionner, il faut que les informations circulent. Si l'information la plus générale, non seulement économique, mais aussi sociale et politique ne peut pas circuler librement, la concurrence sera entravée. La compétition ne pourra pas déployer ses effets bénéfiques. Les marchés fonctionnent grâce à l'ouverture. Plus ils sont grands, mieux ils fonctionnent. La culture, culture politique et culture tout court, les valeurs sont beaucoup plus segmentées. Il y a dans ce domaine une infinie variété de nuances.

La diversité des valeurs culturelles constitue une richesse. Nous devons préserver cette diversité d'autant plus que c'est à travers la diversité que l'innovation et la concurrence des idées se nourrissent et se renforcent. L'économie de marché, comme la démocratie libérale, comme la culture sont des systèmes ouverts. Lorsqu'ils ne sont plus capables d'évoluer, d'assimiler des éléments extérieurs, ils meurent [...]

Diversité culturelle, identité nationale et ouverture: cette problématique présente un intérêt tout particulier pour un petit pays comme la Suisse. Et cela, tout particulièrement dans la période actuelle, qui est marquée par un débat politique de fond entre deux conceptions de la Suisse.

D'un côté, les tenants de l'ouverture politique, économique et culturelle, dont je suis évidemment, veulent un renforcement de l'intégration au niveau du continent et une ouverture à l'ensemble du monde. De l'autre, les partisans d'une Suisse qui pensent défendre farouchement son identité, son indépendance, sa neutralité, ses valeurs traditionnelles en faisant obstacle à presque toutes les étapes de l'ouverture, en rejetant les innovations culturelles et parfois en rejetant simplement l'autre, celui qui est différent par la langue, par la religion, par la culture.

Tous pensent, et je partage cette conviction, que l'identité nationale doit être renforcée et maintenue dans un pays. Le plus souvent, les choses sont simples. Dans la plupart des pays, l'identité nationale se nourrit d'une expérience historique commune, de traditions, d'une langue commune, d'une culture partagée. [...] Notre pays n'a ni langue commune, ni tradition commune, ni le plus souvent une histoire commune. Où est donc notre identité nationale? Sur quoi repose-t-elle? [...]

Tout bien considéré, ce qui unit les Suisses et les Suissesses le plus profondément est une conviction nourrie par l'expérience historique que le bien-vivre commun réside dans la recherche de solutions consensuelles et pragmatiques. A mon sens, ce qui fonde l'identité nationale, c'est la conviction que le vivre-ensemble doit être bâti sur: 1. La recherche d'un compromis constructif qui prend en compte la diversité des êtres et des intérêts. 2. Une ouverture volontariste envers l'autre, celui qui est différent par la langue ou par son origine ou ses intérêts. 3. Un effort d'intégration continu, tenace et efficace. L'identité de la Suisse trouverait sa source dans une culture, une méthode pour vivre ensemble, plutôt que dans l'essence, la personnalité profonde et immuable du pays.

Si l'on accepte cette vision de l'identité nationale comme méthode pour mieux vivre ensemble, on accepte l'ouverture, la transformation de nos institutions et de nos relations extérieures. On souhaite même, comme quelque chose de positif, l'ouverture qui permet d'évoluer. Au fond, nous disons que dans le domaine politique, comme dans le domaine de la génétique, la consanguinité mène à la fragilité et parfois à des risques de déchéance [...]

Ce n'est que grâce à cette ouverture que nous sommes ce que nous sommes aujourd'hui. La continuité dans l'histoire de la Suisse - et dans l'histoire de la Suisse qui progresse -, il faut la chercher dans le processus d'intégration. Notre identité a été capable d'évoluer. Notre image de nous-mêmes n'a jamais été figée [...]

Certains ont transformé la démocratie directe en un objectif en soi alors qu'elle est un moyen de vivre ensemble. On pourrait évoquer, à ce propos, l'importante votation en juin sur les naturalisations par le peuple. La démocratie directe n'est pas un objectif en soi, c'est une méthode, un moyen. Elle n'est possible que s'il existe un débat public préalable. Sans débat public, la décision dans le secret de l'urne n'est pas une décision réellement démocratique, c'est un plébiscite.

Mais certaines décisions ne peuvent relever sans risque d'abus de droit de la démocratie directe. On imagine mal voter au bulletin secret sur des autorisations de bâtir. On ne peut accepter, en démocratie directe, qu'une décision concernant des personnes soit prise au bulletin secret sans voie de recours et sans indication de motif. Or, c'est ce que veulent les partisans de cette initiative, c'est la raison pour laquelle le Conseil fédéral s'engage avec vigueur en faveur du rejet de l'initiative, avec le parlement et tous ceux qui sont partisans à la fois de la démocratie directe et de l'Etat de droit [...]

Le vote de rejet de décembre 1992 sur l'Espace économique européen a amené le pays au bord d'une crise politique et il a considérablement tendu les relations entre les régions linguistiques. D'autres événements ont provoqué une remise en question: notamment le débat au sujet du rôle de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale et des fonds en déshérence ou encore la question du secret bancaire soulevée par l'UE. Ces débats et controverses ont constitué un défi pour notre identité nationale.

Sur le plan politique, la question identitaire a favorisé l'essor d'un parti qui jusqu'alors était plutôt en retrait par rapport aux autres formations. Sur le plan économique, la Suisse était le seul pays au sein de l'OCDE où la croissance réelle du PIB par habitant entre 1990 et 1999 était négative. Cette contre-performance économique a eu comme corollaire l'apparition d'un taux de chômage significatif. Enfin, il y a eu le fameux «grounding» et la chute de notre compagnie nationale d'aviation - symbole, s'il en était un, de notre fierté nationale. [...]

Mais, contrairement aux apparences de rigidité et de lenteur, notre système politique a su faire face avec une flexibilité étonnante à ces défis [...] Nos institutions se sont montrées résistantes [...] En fin de compte, la politique extérieure et la politique économique des années 1990 ont permis à la Suisse d'être, en ce début du IIIe millénaire, plus compétitive, plus ouverte. La Suisse s'est aussi beaucoup rapprochée de ses voisins. L'ouverture de nos frontières aux travailleurs de l'Union européenne a eu un impact positif sur la croissance de l'économie. Cette croissance, nous devons éviter de la mettre en danger. C'est pour cela qu'il est primordial de poursuivre les efforts d'ouverture et d'étendre la libre circulation des personnes aux deux nouveaux membres de l'Union européenne, la Roumanie et la Bulgarie.

D'autres négociations nécessaires sont en cours dans le domaine du marché de l'électricité, dans le domaine de la formation. Il serait souhaitable d'aboutir aussi à des accords sur la coopération en matière de santé, et d'aboutir à un accord de libre-échange des produits agricoles. La voie bilatérale nous a permis de résoudre toute une série de questions relatives à nos relations avec l'Union européenne. Est-elle possible durablement? L'Histoire le dira [...]

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