Opinion

Donald Trump, c’est «je, je, je, moi, moi, moi...»

Le professeur Jacques Savoy passe au crible informatique la campagne des primaires américaines. Et pointe les idiosyncrasies des candidats. Eclairant!

Aux Etats-Unis, chaque campagne possède ses caractéristiques propres et celle de 2016 pourrait bien se distinguer par le phénomène Trump. Peut-on expliquer, du moins en partie, l’échec de certains prétendants et le succès de D. Trump en analysant leur style et leur rhétorique? Dans ce but, nous avons analysé par ordinateur les échanges des huit débats télévisés démocrates et des onze républicains.

Le «je» et le «moi» en politique

Comme première mesure, nous avons étudié les mots les plus fréquemment employés par chaque candidat. Pour presque tous, les deux formes les plus utilisées sont le «the» et le verbe être. Le «the» correspond à la «marque de commerce» de l’anglais et permet rapidement de l’identifier parmi les autres langues. Pour D. Trump, après le verbe être, le deuxième mot le plus fréquent est je/moi, un pronom exprimant un style plus personnel et traduisant une personnalité plutôt honnête (Pennebaker, 2011). D’autres études ont confirmé le recours abondant au je/moi en politique. On se souvient de la réplique «Moi Président, je… Moi Président, je…» de F. Hollande. D. Trump accentue cette tendance. Passerait-on du «Yes, we can» à un «Yes, I can»?

A quoi correspond le «nous»

Les politiciens recourent volontiers au pronom nous possédant l’avantage d’être ambigu. À qui correspond le «nous»? Est-ce une référence à «moi et vous, le peuple», ou «moi et mon gouvernement», ou «moi et le Congrès»… Le pronom nous peut également être perçu comme marquant une certaine distance et reflétant une personnalité plus froide, ne laissant pas ou peu paraître ses émotions. Nos analyses indiquent que ce pronom est très employé par Jeb Bush, Ben Carson, John Kasich et Marco Rubio, trois de ces quatre candidats ayant déjà abandonné la course.

Les mots courts, les mots longs

Le lexique joue également un rôle important dans la communication électorale. Ainsi, l’emploi abondant de mots longs signalera un discours plus complexe et la présentation d’idées ou de thèmes plutôt spécialisés. En calculant le pourcentage de mots longs dans les dialogues, on atteint une valeur maximale de 22,8% pour Ted Cruz ou Bernie Sanders, tandis que Hillary Clinton ou Marco Rubio s’en rapprochent avec une valeur de 21,1%. Pour Donald Trump, ce pourcentage se limite à 15,4%, une valeur significativement plus faible que ses concurrents. Donald Trump a recours à un lexique simple comprenant des mots courts appartenant au vocabulaire quotidien et facilement accessible.

La pauvreté du vocabulaire

De plus, nous pouvons mesurer la richesse du vocabulaire en calculant le rapport entre la taille du vocabulaire et le nombre de mots prononcés (ratio TTR). Une faible valeur indique que le locuteur recours à la redondance pour insister sur un nombre restreint de thèmes. À nouveau, Donald Trump correspond à ce profil avec la plus faible valeur TTR (soit 0,056). La plus forte valeur correspond au discours de Ted Cruz (0,1097). Parmi les autres candidats, on retrouve Bernie Sanders (0,069), Hillary Clinton (0,074) et John Kasich (0,08), tous avec les valeurs nettement plus élevées. Avec Donald Trump, tous ces indicateurs stylistiques pointent vers une stratégie de communication visant à diffuser un message simple, direct et très facile à comprendre.

Les phrases courtes

Enfin, la rhétorique de Donald Trump se caractérise par l’emploi de phrases courtes. Elles se composent, en moyenne, de 13,5 mots tandis que cette valeur se situe entre 21,5 mots pour Hillary Clinton et 17,5 pour J. Bush.

Une campagne électorale permet aux candidats de proposer des offres politiques pouvant le distinguer des autres postulants. Notre analyse du vocabulaire et phrases spécifiques de chaque prétendant indique que Bernie Sanders sur-emploie les termes Wall Street, énergie fossile, classe politique, contributions (financement des partis et des campagnes), ainsi que l’éducation (collège, université). Avec Hillary Clinton, on ne distingue pas de thèmes clairement spécifiques. Elle préfère souligner les incohérences des propositions de son adversaire démocrate ou ceux du camp républicain.

Parmi les candidats du GOP (Great Old Party), Ted Cruz sur-emploie le mot Donald, objet de ses attaques. Le sénateur du Texas, soutenu par le Tea Party, se distingue aussi par ses critiques contre Barack Obama et Harry Reid (Whip, le chef de la minorité démocrate au Congrès). Son thème plus spécifique concerne les impôts (fédéraux). Il entend proposer un taux d’impôt fixe (10% pour les individus, 16% pour les entreprises) et propose d’abolir l’IRS (service des contributions) ainsi que d’autres taxes fédérales.

Les «moi-je» de Donald Trump

Donald Trump se distingue par le suremploi du moi/je, et par l’usage fréquent du très («very») afin d’insister sur l’intensité. L’homme d’affaires new yorkais recourt facilement à la négation («not») et au verbe gagner («win») pour affirmer son succès futur. On retrouve ses thèmes plus spécifiques avec les termes commerce («trade»), Mexique et Chine. Pour John Kasich, le leitmotiv correspond à l’équilibre budgétaire (son succès comme gouverneur de l’Ohio). On notera également qu’il est le dernier candidat à préférer le nous au je, souvent le signe d’un discours plus gouvernemental qu’électoral.

Trump, un trésor linguistique

Basé sur un vocabulaire simple, un parler direct, un ego fort et des phrases courtes, Donald Trump constitue une des caractéristiques de la campagne présidentielle 2016. Ayant une grande aisance devant les caméras (ancien animateur de télévision), il possède bien des caractéristiques communes avec Ronald Reagan surnommé The Great Communicator; mais accédera-t-il à la Maison Blanche?


Jacques Savoy, Institut d’informatique, Université de Neuchâtel

Publicité