En soutenant un homme qui aspire à gouverner, on fait un choix identitaire. Les projets de ce candidat comptent, mais sa personnalité également. Dans le cas de Trump, les idées politiques qu’il a exprimées au cours de sa campagne électorale ont été simplistes, outrancières et manichéennes. En assumant un comportement extravagant, il n’a rien caché de ses failles intimes. En fait, il a étalé tout au long de la campagne électorale une immaturité d’essence narcissique, comme s’il n’avait jamais grandi, comme s’il était resté incapable d’acquérir une véritable conscience morale.

Ses mensonges incessants, sa vulgarité débordante, son exhibitionnisme, ses incohérences et sa violence verbale ont séduit. Il n’est pas absurde de penser que son manque de civilité, son côté grand voyou et son infantilisme ont été des aspects importants de son emprise sur les foules.

Laissés pour compte?

Le thème de la rage des «laissés pour compte de la mondialisation» est revenu en boucle dans les médias pour expliquer cette étrange victoire. Les «élites» – mais lesquelles? – n’auraient pas mesuré l’ampleur des drames créés par la mondialisation néolibérale. Elles n’auraient pas vu les mines de charbons qui se fermaient, les délocalisations d’entreprises, les baisses de revenu, les disparités sociales, les conséquences délétères du libre-échange. Elles n’auraient pas compris les angoisses populaires à l’égard des migrants et des changements de composition ethniques des Etats-Unis.

Cette explication est équivoque, d’autant qu’elle tend à légitimer le populisme. Elle escamote le fait que Trump et le parti républicain ne représentent en rien les déshérités de la société américaine et qu’ils défendent des programmes économiques et sociaux qui heurtent de front les besoins de ces «laissés-pour-compte».

Garde rapprochée de milliardaires

Sa garde rapprochée est composée de milliardaires; les images de son public montrent des blancs bien nourris et solidement établis. Quoi qu’il en soit, l’économie américaine se porte plutôt bien et les populations défavorisées, en particulier celles des Afro-Américains et des Latinos, ont voté majoritairement en faveur de la candidate démocrate.

Dans Malaise de la civilisation, Freud insistait sur les frustrations et les névroses que génèrent les contraintes de la culture, notamment celles inhérentes aux prescriptions de la morale, aux exigences du savoir-vivre et de l’endiguement des pulsions. Aujourd’hui, ces frustrations ont un peu changé d’origine, mais elles subsistent parce que l’on ne vit pas sans norme. Elles sont d’autant plus difficiles à gérer que la politique n’offre plus d’utopie directrice et que les projets qu’elle décline relèvent surtout du réformisme et de choix technocratiques.

Monde illusoire

La société de consommation excite les convoitises, les caprices, les appétences, mais aussi ce qui relève de l’éphémère, du futile et des représentations fallacieuses. Ce monde illusoire se présente comme réel, alors qu’il est fantastique et en partie inaccessible. A ce titre, il engendre de la frustration, donc de la rage. Et c’est dans cet environnement que Trump s’est imposé comme un modèle identificatoire pour d’innombrables Américains. Ce n’est pas un hasard s’il est issu de la téléréalité, d’un espace qui entretient et vit de personnages dérisoires mettant en scène ce qui relève de la vanité émotionnelle. Il est fortuné et se complaît dans un univers de tocs, tout en incarnant l’encanaillement prédateur qui préside parfois à certaines formes de réussite capitaliste.

Au cours des années 1980, le sociologue Christopher Lasch a mis en évidence ce phénomène dans son ouvrage La culture du narcissisme. Une bonne part des individus qui forment la société contemporaine des pays riches, celle des USA en particulier, ont d’ordinaire peu d’ancrage historique ni de perspective d’avenir.

Les dimensions tragiques du politique

Ils comprennent mal la complexité et les contradictions de l’expérience politique, sans même parler de ses dimensions tragiques. Ils sont inondés par des objets marchands, excités par des désirs et des fantasmes fugitifs, ceux-là même qui sont véhiculés par les médias et Internet. Cette culture narcissique entretient la peur de l’autre. Elle est réfractaire à la différence. Elle encourage les phénomènes de projection par lesquelles les individus se débarrassent de leur agressivité et de leur sentiment d’incomplétude en les attribuant aux groupes minoritaires.

Par ses attitudes et ses outrances, Trump a attisé cette insécurité psychologique. Il a séduit les individus qui craignaient la montée en puissance de gens dissemblables, ceux issus d’une autre culture et de «races» différentes, mais également de ceux dont l’indigence paraissait menaçante. Son exaltation du nationalisme, illustrée par son projet de redonner aux Etats-Unis leur grandeur, fut une manière d’offrir aux Américains le sentiment d’une identité collective édifiante, d’autant qu’il leur a promis en même temps de résoudre tous leurs problèmes.

Renouer avec l’idéal des Lumières

La scène politique est d’essence conflictuelle. Elle l’est encore plus lorsqu’elle n’est plus inspirée par de grands projets d’avenir et qu’elle devient un théâtre insensé d’acteurs irresponsables qui poursuivent leur exhibition sauvage, tout en donnant au grand public le spectacle de leur dérive pathologique.

La politique doit avoir pour enjeux la recherche du bien commun. C’est une entreprise complexe, surtout lorsqu’elle est confrontée aux crises et dilemmes posés par les mouvements migratoires et l’essor d’une mondialisation peu régulée. Cependant, les citoyens qui aliènent leur liberté en choisissant des charlatans pour dirigeants portent une lourde responsabilité dans la venue de leur malheur. Pas seulement aux Etats-Unis.

Pour que la démocratie survive, il faudra bien renouer avec l’idéal du siècle des Lumières qui liait les progrès de ce régime à ceux de l’éducation. Il y a un grand chantier en friche aux États-Unis, dont l’ouverture risque bien d’être différée par l’administration républicaine.


Pierre de Senarclens, professeur honoraire à l’Université de Lausanne.


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