Opinion

Donald Trump, le retour du fascisme?

Le succès de Donald Trump aux Etats-Unis est révélateur d’un nouveau fascisme, différent de celui des années trente mais qui n’en fragilise pas moins les démocraties libérales et l’Etat de droit, analyse Pierre de Senarclens, professeur honoraire à l’Université de Lausanne

Il y a peu de temps Robert Kagan, un intellectuel conservateur américain, croyait pouvoir affirmer dans le Washington Post que le fascisme était de retour aux Etats-Unis avec l’audience croissante du candidat Donald Trump, de son discours de haine, dépourvu de véritable contenu idéologique, de son mépris des valeurs démocratiques, de ses postures imprévisibles et de son machisme, du soutien qu’il apporte aux passions incontrôlables des masses.

Je crois qu’il a raison. Certes, les militants de Trump ne défilent pas au pas cadencé et en uniforme dans les rues des villes américaines. Ils s’abstiennent de lever le bras pour saluer leur chef politique; ils n’organisent pas encore des expéditions punitives contre leurs contradicteurs. Ils ne revendiquent pas d’espace vital, ni d’un empire de mille ans ou d’une race mythique. Leur goût pour l’héroïsme des champs de bataille n’est pas manifeste.

Une nation purifiée et toute-puissante

Cependant, ils sont en quête de dirigeants forts, menaçants et simplificateurs. Ils exaltent la force physique, celle conférée par les armes en particulier, et les attributs conventionnels de la virilité. Ils se réclament d’un nationalisme incandescent. Ils rêvent d’une nation purifiée, toute-puissante, capable de faire face à toute forme de contestation extérieure. Ils enflamment la sphère des émotions collectives.

Le fascisme d’aujourd’hui ne se résume pas à la résurgence de ces fadaises pernicieuses du passé. Il s’est adapté aux mentalités modernes qui sous l’emprise de la consommation et des loisirs n’acceptent plus de réprimer les désirs individuels. Il entretient néanmoins, comme par le passé, des liens intimes avec le populisme et trouve un écho dans toutes les couches de la population, pas seulement parmi les milieux socialement et culturellement vulnérables.

L’envergure tout au plus d’un chef de bande

Il est fondamentalement hostile à toute forme de libéralisme, économique et politique. Son essence reste le déchaînement dans la vie publique d’instincts et de pulsions contraires aux rapports ordinaires de la civilité. Il implique l’abandon des règles de comportement qui rendent possible la vie en société. Il valorise les comportements agressifs et méprise toute quête de rationalité. Il se nourrit de la haine entre les groupes, du racisme aussi. Il s’épanouit dans les foules. Il consiste à refuser systématiquement toutes les contraintes de civilisation. Il cultive les sentiments, les idées et les comportements irrationnels. Il donne libre cours aux pensées et aux attitudes grossières et outrageusement agressives.

C’est la posture de Trump. S’il n’avait pas beaucoup d’argent, héritage familial, il serait un petit loubard de quartiers, rayant les voitures, cassant les vitrines et vivant de petits larcins. Reste à comprendre comment ce personnage qui a tout au plus l’envergure d’un chef de bande puisse aujourd’hui prétendre assumer la présidence des Etats-Unis?

La réponse usuelle à cette question est connue. La classe moyenne, la petite bourgeoisie et les pauvres sont les grands perdants des disparités grandissantes au sein de la société américaine, de blocages politiques qui confèrent à une petite minorité de riches des avantages exorbitants. Une bonne partie du système éducatif américain est dans un état lamentable. Les médias n’ont plus guère d’autonomie par rapport aux milieux des affaires et la très grande majorité du public américain est dans un état de désinformation lamentable.

Les «checks and balances» ne fonctionnent plus aux Etats-Unis

Or le fascisme attire des gens dont le bagage culturel est limité. Il séduit plus largement des individus dont la structure psychologique est rigide, ceux qui ont besoin de certitudes massives, qui ont de la peine à symboliser, à reconnaître les aspects équivoques de la réalité. Ayant d’ordinaire une personnalité fragile, ils sont portés à exacerber l’importance de leurs frontières identitaires avec ceux qu’ils perçoivent comme étrangers. Ils sont donc séduits par la stigmatisation des Mexicains, des Musulmans, des Arabes, des réfugiés. Ils affichent, ouvertement ou non, un mépris pour les femmes.

On aurait bien tort de négliger le danger que constituerait l’élection de Trump à la présidence des Etats-Unis ou même la persistance au sein de la vie politique américaine des mouvements hétérogènes hostiles aux valeurs de tolérance, aux exigences des débats démocratiques, aux idéaux de rationalité et de bienséance.

Contrairement à un mythe persistant, les checks and balances ne fonctionnent plus à Washington, notamment en raison du poids tout à fait démesuré des lobbys sur le Congrès, du rôle énorme joué par l’argent dans l’élection des représentants et des sénateurs comme aux dérives populistes du parti républicain.

Démocraties libérales et Etat de droit fragilisés

Cette menace est d’autant plus grande que le fascisme progresse à nouveau en bien d’autres régions du monde. On pense au terrorisme des fondamentalistes religieux, ceux qui se mobilisent sous la bannière des salafismes, à la violence des colons qui avancent dans les territoires occupés de la Palestine, au nationalisme et la démagogie de Poutine et de ses supporters, au comportement insensés des mouvements de hooligans et des casseurs qui accompagnent les manifestations de rue.

Plus largement, la propagande démagogique et les attitudes des partis «souverainistes» à l’encontre des étrangers et des réfugiés, celles de l’UDC et du FN par exemple, comprennent également des traits fascisants, puisqu’elles se nourrissent d’émotions hallucinées et d’inconsistances idéologiques de toutes sortes.

Les démocraties libérales et l’Etat de droit dont elles se réclament sont à nouveau très fragiles. Dans ces circonstances, le spectre d’une Amérique incapable de les soutenir et renouant avec l’isolationnisme devient très inquiétant. Pour l’Union européenne surtout qui n’a pas de politique de défense et de sécurité digne de ce nom, alors que ses institutions et ses politiques incertaines entravent les progrès économiques et sociaux.


Pierre de Senarclens, professeur honoraire à l’Université de Lausanne.

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