Charivari

Donner la vie ou donner sa vie?

OPINION. Que donne-t-on à nos enfants? La possibilité de tracer leur chemin, notre capital génétique et/ou notre exemple à suivre? Notre chroniqueuse est en pleine réévaluation 

Vieillir, c’est bien. Ça permet de remettre en question ses convictions. Mes trois enfants ont entre 20 et 24 ans, et j’ai longtemps pensé, comme le poète libanais Khalil Gibran, que je leur avais donné la vie, tout simplement. C’est-à-dire qu’avec leur père, on les avait mis au monde, mais qu’ensuite, chacun d’eux avait très vite pris son destin en main et avancé en suivant son fil distinct. Cette certitude était fondée sur la force de leur caractère et leur puissance d’action, constatées au quotidien.

«Ils savent déjà tout»

Je me disais: «On pense qu’on crée des êtres fragiles, démunis, qu’il va falloir guider, mais, regarde, ils savent déjà tout. C’est fou comme ils sont déjà entiers, définis, singuliers!» Cette observation m’a permis beaucoup d’autonomie et de décontraction. J’ai grandi à côté d’eux, en même temps qu’eux – sans doute aussi parce que je les ai eus avant 30 ans – et je n’ai jamais pensé l’éducation en termes de sacrifice, ni d’autorité. Je n’ai donc pas donné ma vie, au sens «sacrifié ma vie», pour les élever.

Quel boulot!

Mais aujourd’hui, je constate que je leur ai quand même donné ma vie. Déjà, je suis beaucoup plus inquiète pour eux. Il ne se passe pas un jour sans que je ne prie le ciel de protéger l’un, soutenir l’autre, inspirer un troisième. Devenir adulte est un tel boulot! Surtout, je réalise que leur père et moi, nous avons donné notre vie au sens de la transmission.

On retrouve beaucoup de bouts de nous dans ce qu’ils sont. Tellement, d’ailleurs, que c’est troublant. L’art, l’écriture, le goût du débat, le dynamisme, le sens du travail, le fort tempérament, etc. Là, le don est patent. Autrement dit, on fait souvent des «petits nous» ou plutôt des «grands nous» en faisant des enfants. Pas des clones bien sûr, la réplique n’est pas 1:1, mais, parfois, la transmission est assez béton.

Proximité de profil

C’est bien? Je ne sais pas. Dans un premier temps, c’est charmant, évidemment. D’autant que, dans notre cas, nos enfants ont, je crois, pris le meilleur et laissé de côté les mauvais aspects de nos personnalités! Mais se retrouver en eux est aussi stressant. Car on revit ce qu’on a vécu il y a trente ans et l’on se sent une grande responsabilité.

Si mes enfants suivaient une formation de médecin, cuisinier ou spéléologue, si leurs attitudes se situaient aux antipodes des miennes, je serais aussi impliquée, mais de loin. Là, vu la proximité de profil, je sais souvent parfaitement ce qu’ils vivent et je trouve étrange, cette pliure du temps. Donner, se donner, libérer, conditionner… Aujourd’hui, c’est sûr, je ne vois plus le rôle de parent avec autant d’insouciance et de légèreté qu’avant.


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Et vous, que faites-vous de vos morts?

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