Et voilà que le phénomène gagne la Suisse romande! Une pétition a été lancée pour retirer la statue de David de Pury – à ne pas confondre avec le premier président du conseil d’administration du Temps, mort à la fin de l’an 2000 – érigée sur la place qui porte son nom à Neuchâtel. Celui que NotreHistoire.ch qualifie d’«embarrassant bienfaiteur» est considéré comme un esclavagiste. Mais jusqu’ici, le baron qui a rendu «Neuchâtel multimillionnaire au XVIIIe siècle» a d’abord été «vénéré, puis oublié [et] enfin accusé d’avoir participé à la traite négrière» restait «solidement boulonné dans la vie neuchâteloise»:

Ce n’est plus le cas. Comme en pas mal d’endroits en Europe, on a là affaire à une nouvelle action qui intervient dans le cadre de manifestations contre le racisme après la mort du Noir américain George Floyd. Concernant la statue de de Pury, «une pétition en ligne a été adressée aux autorités fédérales, au canton et à la Ville de Neuchâtel», a dévoilé le quotidien ArcInfo ce mardi. Le texte, qui vient d’être lancé, avait déjà recueilli ce mercredi à 8h plus de 1100 signatures, selon le décompte de Change. org:

Selon l’ATS, «pour les pétitionnaires, l’argent hérité par David de Pury, à sa mort en 1786, a été utilisé pour réaliser un grand nombre de travaux en ville de Neuchâtel mais il a été gagné par le sang des personnes noires d’Afrique forcées à l’esclavage au XVIIIe siècle. Il est de notre responsabilité de contester cet héritage et de refuser qu’une personne qui a contribué à la souffrance de plus de 55 000 esclaves soit perçue comme un bienfaiteur.» Les signataires demandent donc «le remplacement de la statue de bronze […] par une plaque commémorative en hommage à toutes les personnes ayant subi et subissant encore aujourd’hui le racisme et la suprématie blanche».

A Bristol, par contre, on a été moins «diplomate»: dans la cité anglaise, des manifestants ont déboulonné la statue d’un marchand d’esclaves du XVIIIe, Edward Colston. Arrachée de son piédestal ce dimanche, elle a été ensuite piétinée par des manifestants, puis jetée dans le port fluvial. Le maire de la ville veut la remettre au musée pour la protéger.

Lire aussi: Au Royaume-Uni, la chute des statues d’esclavagistes

Et puis il y a encore Rhodes, et «c’est toi le prochain», ont clamé des milliers de manifestants mardi à l’Université d’Oxford, en exigeant le retrait de celle de Cecil Rhodes (voir LeTempsArchives.ch), colonisateur de l’Afrique australe, suprémaciste blanc, premier ministre de la colonie du Cap de 1890 à 1896 et fondateur de la très contestée société minière De Beers (1853-1902), les «diamantaires du sang».

Dans ce cas aussi, les pétitions foisonnent. L’une d’elles, «Rhodes must fall 2.0», a déjà recueilli près de 140 000 signatures ce mercredi matin sur Change.org. Elle s’inscrit dans le sillage de celle qui avait abouti en avril 2015 au retrait d’une autre statue de Rhodes, à l’Université du Cap. Des étudiants avaient alors dénoncé un symbole de l’oppression imposée aux Noirs par la minorité blanche qui a dominé ce pays jusqu’en 1994, à la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, explique un post de blog de la London School of Economics.

Mais ce n’est pas tout. En Belgique aussi, la mort de George Floyd a relancé le débat sur les violences de la colonisation au Congo et la responsabilité du roi Léopold II (voir aussi LeTempsArchives.ch), dont les statues sont la cible de la colère des militants antiracistes. Mardi à Anvers, l’une d’entre elles a même été retirée d’un square pour être transportée dans les réserves du Musée Middelheim, où son état doit être «examiné» après qu’elle a été vandalisée, comme plusieurs autres à travers tout le Plat Pays.

Mais tout le monde n’est pas d’accord avec le procédé. La Libre Belgique, par exemple, publie une opinion de Marco Gombacci, journaliste et analyste politique italien, collaborateur du quotidien Il Giornale et fondateur de l’European Post, envoyé spécial en Irak en 2016 puis en Syrie en 2017 et 2018. «La fureur iconoclaste doit nous inquiéter», selon lui, et il faut différencier «une juste reconnaissance des fautes du passé de l’annulation de tout ce qui a été son histoire nationale.»

Car «cela a malheureusement été constaté aux Etats-Unis lorsqu’il est devenu à la mode de proposer la suppression des statues de Christophe Colomb, coupable d’avoir déclenché l’extermination des populations locales […]. La statue d’Abraham Lincoln, celui qui a aboli l’esclavage en 1863, a aussi été vandalisée par des personnes qui ne savaient probablement pas qui il était.» Bref, dit Gombacci, «la révision de l’histoire est susceptible d’être un exercice dangereux».

Lire aussi: Symboles racistes, l’hystérie new-yorkaise (08.09.2017)

Nous devrions alors aussi «retirer les statues et les honneurs du président […] Wilson, qui bloquait l’enrôlement des Afro-Américains dans l’armée, […] aller voir comment la fondatrice des cliniques d’avortement […] Margaret Sanger n’était pas une féministe mais plutôt promotrice de l’avortement afin de réduire la population noire aux Etats-Unis». Et pourquoi, ensuite, ne pas détruire «des bâtiments érigés sous le fascisme en Italie?»…

… Pourquoi ne pas briser le Colisée parce qu’on obligeait des esclaves à s’y combattre?

Récemment, même, «les fondamentalistes djihadistes de l’Etat islamique ont pu détruire le temple romain de Palmyre en Syrie, toutes les découvertes archéologiques de Raqqa ou de Mossoul, et d’innombrables églises qu’ils ont rencontrées sur leur chemin de destruction afin d’effacer l’histoire précédente de ces terres.» Le déboulonnage historique, on l’aura compris, ce n’est pas un débat nouveau, et il comprend souvent le risque d’un révisionnisme qui peut être tout aussi révoltant en d’autres circonstances, comme les pavés dans la mare jetés par les négationnistes de l’Holocauste, par exemple.

Et puis, souvenons-nous. Au printemps 2003, en Irak, le régime baasiste de Saddam Hussein tombe. Les soldats américains prennent possession de la capitale et de la statue du dictateur, square Firdos, juste avant que celle-ci ne soit détruite par un char le jour même:

Eh bien, «treize ans après le geste symbolique qui l’a fait entrer dans la grande histoire», racontait Le Monde, Kadhim Hassan al-Djabouri a eu des remords: «Le déboulonneur de la statue de Saddam Hussein, immortalisé par les caméras du monde entier s’attaquant, un marteau à la main, au marbre de l’effigie de l’ancien dictateur sunnite irakien, le 9 avril 2003, jour de la chute de Bagdad aux mains des troupes américaines», regrettait son geste. «J’aimerais que Saddam revienne, disait-il. Il avait exécuté un bon nombre de membres de ma famille mais, malgré cela, il vaut mieux que ces politiciens et dignitaires qui ont plongé l’Irak dans l’état où il se trouve.»

Le mix racisme-Covid

A Londres encore, «la statue de Robert Milligan, un planteur esclavagiste du XVIIIe siècle, a été déboulonnée dans le calme mardi, sur ordre du maire, Sadiq Khan: elle ira au Museum of London Docklands. Les noms des rues vont également être passés en revue», explique Le Monde. «Cette symbolique chasse aux statues survient» à un autre moment clé de notre époque, car il «est désormais prouvé que le Covid-19 a disproportionnellement tué les populations Black, Asian, and minority ethnic (BAME) du pays. Elle semble avoir pris de court le gouvernement de Boris Johnson, qui a rendu une enquête indigente sur les inégalités face au coronavirus.»

Dans Le Figaro, Isabelle Barbéris, maître de conférences à l’Université de Paris qui vient de codiriger avec Nathalie Heinich un dossier sur les «Nouvelles censures» paru dans la revue Cités aux Presses universitaires de France, prétend que «vandalisme et déboulonnage font forcément polémique», comme les Jeanne d’Arc revêtues d’un gilet jaune. Les statues «rappellent le caractère fragile» des unités nationales et «les manifestations actuelles expriment une polarisation religieuse et identitaire du vandalisme»:

«L’affaire de la statue du général sécessionniste Lee à Charlottesville en 2017 avait déjà mis en lumière un contexte nord-américain très tendu opposant le mouvement Black Lives Matter à des suprémacistes blancs trumpistes», rappelle-t-elle. Or l’antiracisme est aussi un processus historique, et il ne sert pas à grand-chose d’«alimenter les tensions ethniques en absolutisant la dimension forcément imparfaite des épisodes passés de l’émancipation des peuples».

Des gestes d’expiation

De quoi dévoyer la justesse des causes? «Des gens qui se rasent la tête, des Blancs qui lavent et embrassent les pieds des Noirs, des génuflexions, tout un reenactment de gestes d’expiation, de détestation et d’adoration qui montrent la confusion qui s’est instaurée entre éthique de la responsabilité et jouissance de la culpabilité.» Comme le déboulonnage, la «folie identitaire sert la cause du peuple et des moins bien lotis». Mais outre le fait «qu’elle accentue le racisme contre lequel elle prétend lutter»…

… elle accélère un processus plus vaste de liquidation


Retrouvez toutes nos revues de presse.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.