La conseillère fédérale a mis en œuvre et fait accepter par un vote populaire le 21 mai 2017 une Stratégie énergétique fédérale qui ne prévoit pas le remplacement à terme des centrales nucléaires existantes. Toutefois, c’est grâce à sa campagne personnelle contre le référendum de sortie du nucléaire voté six mois plus tôt, le 27 novembre 2016, que les centrales nucléaires existantes resteront encore longtemps l’épine dorsale de l’approvisionnement de la Suisse en électricité. Cet épisode du mandat de Madame Leuthard mérite d’être retracé. La branche électrique et le milieu nucléaire auquel j’appartiens ne peuvent que reconnaître la force de son action pour le «nucléaire construit», même si beaucoup d’entre nous portent un œil critique sur la Stratégie énergétique fédérale.

Deux mois après Fukushima, le 25 mai 2011 à Berne, Doris Leuthard tenait conférence de presse pour présenter le virage énergétique du Conseil fédéral. Elle décrit les grandes lignes d’une nouvelle stratégie. Et elle énonce pour la première fois la phrase clé qui va déterminer à l’avenir le rôle du nucléaire dans ce pays: «Les centrales nucléaires suisses resteront en service aussi longtemps qu’elles satisferont aux normes de sécurité en vigueur.» «Il n’y a pas de date butoir. Ce n’est pas la politique qui décidera de la durée d’exploitation, mais le niveau de sécurité.» Les journalistes ébahis tablaient sur un arrêt immédiat! La discussion tourna d’abord autour de 50 ans de durée d’exploitation, une valeur de référence habituelle à l’époque; la conseillère fédérale évoqua la possibilité de 60 ans, voire de 70 et 80 ans. Alors, posons une question pertinente: pour Leibstadt, la plus récente, entrée en service en 1984, ce sera fini en 2034, 2044, 2054 ou en 2064?

Silence de la branche nucléaire

Pendant le débat énergétique qui s’ensuivit, Doris Leuthard a sans vaciller maintenu le cap sur la question des centrales existantes: en refusant une définition politique arbitraire de la durée d’exploitation dans la nouvelle loi énergétique et en déjouant toutes les manœuvres de la mouvance rouge-verte pour y introduire des dates butoirs périodiques. Elle apporta un soutien infaillible à l’Inspectorat fédéral de la sécurité nucléaire.

Il ne fait guère de doute que c’est la conseillère fédérale qui a fait pencher la balance – grâce à son brio et son engagement

Mais le plus gros travail restait à faire. En 2012, la gauche avait lancé une initiative populaire fédérale prônant une sortie graduelle rapide du nucléaire – par l’arrêt successif des centrales, la première en 2017, la dernière, Leibstadt, en 2029. La campagne qui précéda le vote du 27 novembre 2016 fut en tout point extraordinaire. Voilà une initiative qui détruisait une grosse infrastructure nationale produisant 40% de notre courant, une initiative combattue par le Conseil fédéral et le parlement. La campagne fut menée par Doris Leuthard, figure de proue active sur tous les fronts médiatiques, et ceci en l’absence totale de ceux qu’on appelait auparavant avec beaucoup de respect les «barons de l’électricité», les patrons des entreprises électriques propriétaires des centrales. La moitié de leur capital de production se voyait menacée par cette initiative, et ils se taisaient, laissant à d’autres le soin de défendre ce pan essentiel de leur infrastructure! Le silence de la branche nucléaire fut assourdissant. Quelle pusillanimité envers certains de leurs administrateurs-politiciens – qui craignaient qu’un soutien au nucléaire le 27 novembre 2016 soit interprété comme une opposition à la nouvelle stratégie énergétique, alors que la «grande patronne» elle-même, Doris Leuthard, prenait position sans ambages à la fois pour le nucléaire existant et pour la nouvelle stratégie.

Stratégie énergétique

Le 27 novembre 2016, le peuple refusa l’initiative antinucléaire par une majorité assez confortable de 54,2%. Certes, une partie de la droite, notamment l’UDC, mena vigoureusement campagne contre l’initiative. Et Economiesuisse aussi. Mais il ne fait guère de doute que c’est la conseillère fédérale qui a fait pencher la balance – grâce à son brio et son engagement.

Sa motivation? D’une part pour rester dans la logique et la rigueur de sa prise de position de 2011 – «aussi longtemps qu’elles satisferont aux normes de sécurité». Mais, ce qui dominait à ce moment-là dans l’action politique de Doris Leuthard, c’était sa stratégie énergétique que l’arrêt trop rapide du nucléaire pouvait mettre en danger; il fallait garantir un approvisionnement en électricité sans failles et sans pannes.

La Stratégie énergétique est inscrite dans une simple loi, une loi que le parlement peut modifier selon les priorités politiques, économiques et sociales du moment. Madame Leuthard a du reste déclaré publiquement que l’interdiction du nucléaire n’aura peut-être plus de sens dans 30 ans et qu’il faudra peut-être changer la loi.

Au sujet du retrait de Doris Leuthard: Doris Leuthard, grande figure suisse du XXIe siècle

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