Electricité

Doris Leuthard: «La situation actuelle est aussi imputable aux difficultés que les entreprises ont elles-mêmes causées»

La conseillère fédérale Doris Leuthard le souligne: les difficultés qu’affronte le secteur de l’électricité ne sont pas seulement imputables au contexte international. Il est surprenant que certaines entreprises rejettent la faute sur la Stratégie énergétique 2050

La production d’énergie ne permet presque plus aux grandes sociétés électriques de gagner de l’argent. Cela n’est pas dû à la Stratégie énergétique 2050, mais à l’évolution du contexte international. La réforme de notre approvisionnement en énergie permettra à la Suisse de sortir renforcée de la restructuration des marchés.

La Suisse n’est pas une île. Les changements qui affectent les marchés internationaux de l’énergie nous concernent aussi. Il est donc important de déterminer les raisons de la forte chute des prix, d’en évaluer les répercussions pour la Suisse et de réfléchir aux moyens de faire face à ces changements.

Les surcapacités pèsent lourdement sur le commerce de l’électricité

Causes de l’effondrement des prix: la chute des prix est notamment due à deux facteurs: d’une part le ralentissement de l’économie mondiale depuis 2008 qui a entraîné une baisse de la demande, de l’autre, les surcapacités auxquelles le secteur est confronté au niveau de l’offre. Aux Etats-Unis, l’essor du gaz de schiste a mis en difficulté l’industrie du charbon dont les prix se sont effondrés.

Les fournisseurs européens ont de ce fait été amenés à relancer leurs vieilles centrales à charbon, redevenues lucratives. Les traditionnels pays producteurs de pétrole ont alors aussi baissé leurs prix. Pétrole et charbon bon marché, bas prix du CO2, autant de facteurs qui ont depuis ébranlé la structure du marché. En outre, en Europe, les importantes subventions accordées par l’Allemagne au développement des énergies renouvelables contribuent à augmenter les surcapacités.

Répercussions sur la Suisse: les surcapacités pèsent lourdement sur le commerce de l’électricité. Les prix de gros négociés à la bourse européenne de l’électricité à Leipzig ont littéralement dégringolé depuis 2008, passant de 14 centimes le kilowattheure en moyenne à 2,4 centimes. Dans ces conditions, les producteurs suisses ne parviennent plus guère à couvrir les prix de production de leurs centrales – à moins d’approvisionner une proportion importante de ménages privés et de petites entreprises qui ne bénéficient pas de la libéralisation du marché et auxquels ils peuvent facturer le prix de revient.

Les entreprises sans clients captifs particulièrement touchées

Les entreprises sans clients finaux captifs comme Alpiq et Axpo sont particulièrement touchées par cette fâcheuse évolution du marché. Si l’on y ajoute l’impact du franc fort, la chute des prix signifie aussi une réduction des marges. A l’inverse, les entreprises opérant sur le marché libéralisé sont gagnantes. En effet, les gros consommateurs qui s’approvisionnent sur ce marché peuvent ainsi réduire leurs coûts. Et ils ne s’en privent pas – pour le plus grand bien du marché de l’emploi en Suisse.

Cette évolution a d’importantes conséquences pour le secteur de l’électricité. Contrairement à ce que ses représentants avaient prédit, nous ne sommes pas confrontés à une pénurie d’électricité, mais à une surabondance de l’offre. A cette erreur d’appréciation viennent s’ajouter les coûts financiers élevés de nombreuses installations et qui représentent en moyenne 40 pour cent de leurs coûts de production.

On a visiblement omis de réduire cette charge lorsque les affaires marchaient bien. La situation actuelle n’est pas seulement imputable au contexte international, mais aussi aux difficultés que les entreprises ont elles-mêmes causées. Il est donc d’autant plus surprenant que certaines d’entre elles rejettent la faute sur la Stratégie énergétique 2050.

L’arrêt des aides aux énergies renouvelables ne changerait rien

Ainsi que le Swiss Competence Center for Energy Research (SCCER) l’explique dans une analyse publiée récemment, il est pourtant évident que l’arrêt immédiat des aides accordées aux énergies renouvelables en Suisse et dans l’UE ne changerait rien dans l’immédiat à la situation des prix. La surabondance d’électricité sur le marché dont souffrent nos entreprises d’électricité n’est imputable ni à «Fukushima» ni à la restructuration de notre approvisionnement énergétique qui a alors été entreprise, mais avant tout à l’évolution du contexte international.

Que faire? Il est important de ne pas rester sur la défensive face à ces changements et de mener à terme la Stratégie énergétique 2050. Nous pourrons réduire ainsi à la fois notre consommation d’énergie et notre dépendance aux énergies fossiles tout en renforçant les renouvelables. La force hydraulique joue à cet égard un rôle clé. Elle représente un précieux atout puisqu’elle est disponible sans restriction et offre une grande flexibilité. Etant donné qu’elle traverse une phase difficile en raison de la chute des prix, elle devra temporairement être soutenue dans le cadre de la Stratégie énergétique 2050.

Revoir les redevances hydrauliques

Il faudrait par ailleurs revoir les redevances hydrauliques qui doivent être payées pour l’utilisation de la force hydraulique. Les calculs actuels reposent sur la puissance technique brute d’une centrale et non sur des facteurs économiques. Un système plus différencié est nécessaire pour garantir la compétitivité de la force hydraulique. C’est pourquoi, en collaboration avec les cantons et les acteurs de la branche, la Confédération étudie le passage à un système comprenant un montant de base fixe et une part variable en fonction du revenu. Il s’agira de trouver un compromis entre les intérêts des exploitants des centrales hydrauliques et les intérêts légitimes des cantons de montagne, puis d’adapter en conséquence le montant de ces redevances à partir de 2020.

Il faudra par ailleurs revoir le calendrier prévu pour la libéralisation complète du marché de l’électricité. Si nous en restons à la première étape, près de la moitié de la production des centrales hydrauliques pourra continuer d’être écoulée dans l’approvisionnement de base aux coûts de revient. Ces mesures contribueront à surmonter les difficultés du moment et à encourager les investissements dans la force hydraulique. Le nouvel accord sur le climat et la nouvelle structure du marché européen devraient contribuer à améliorer la situation des renouvelables au niveau international.

Les surcapacités étaient prévisibles depuis un certain temps

L’Etat a pour tâche de créer de bonnes conditions-cadres et non d’assumer tous les risques encourus par les entreprises ou d’éponger les pertes dont elles sont responsables. Les bouleversements sur les marchés de l’énergie ne se sont pas produits du jour au lendemain et les surcapacités étaient déjà prévisibles depuis un certain temps. Il appartient donc avant tout aux entreprises d’assumer leurs responsabilités. Mais il n’y a pas lieu de s’affoler. Notre sécurité de l’approvisionnement n’est pas menacée même si par exemple Alpiq ouvre aux investisseurs 49 pour cent de son portefeuille lié à la force hydraulique. En outre, avec les capacités de stockage de la force hydraulique, ses perspectives à long terme sur le marché européen sont bonnes.

La répartition des rôles est d’ailleurs la même dans le domaine de l’énergie nucléaire, qui pâtit également de l’effondrement des prix. L’Etat fixe le cadre et se charge d’assurer la surveillance de la sécurité. Le maintien de l’exploitation d’une centrale incombe cependant principalement à l’entreprise. Les Forces motrices bernoises ont ainsi décidé l’arrêt de la centrale de Mühleberg pour des raisons économiques alors que l’entreprise Axpo veut continuer d’exploiter les siennes. Ces décisions relèvent de leur gestion. Il est dès lors exclu que l’on vienne demander l’aide de l’Etat dès que les affaires se gâtent, ainsi que le préconisent certains lobbyistes.

Utilité de la Stratégie énergétique 2050

La Stratégie énergétique 2050 a pour but de réduire la consommation d’énergie et la dépendance aux énergies fossiles tout en renforçant les renouvelables. Elle sera mise en œuvre par étapes. Cela nous permettra de profiter des progrès techniques et de sortir renforcés des restructurations en cours. Or, nous y sommes bien préparés: comme le révèle une étude de l’UBS publiée en mars, la Suisse arrive très bien à garantir la sécurité de l’approvisionnement et des prix de l’énergie abordables tout en réduisant la charge sur l’environnement. Il nous faut profiter de cette situation.

Pour les milieux politiques, cela signifie: ne pas perdre de temps et parvenir à mettre un terme rapidement au débat sur la Stratégie énergétique 2050. Cette stratégie définit pour notre pays le cadre dans lequel nous parviendrons au mieux à gérer les bouleversements qui agitent les marchés de l’énergie.


Les titres et sous-titres sont de la rédaction

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