Revue de presse

Le dossier d’accusation brandi par les «gilets jaunes» devient explosif

Observé par les médias étrangers, le conflit qui oppose les élites au pouvoir et «la France d’en bas» est en train de tourner au chaos. Mais où le dialogue a-t-il passé?

Chalecos amarillos. «Gilets jaunes», dans la langue de Jorge Luis Borges. Voilà ce qui restera de la visite d’Emmanuel Macron au G20 Argentina, lorsqu’il a été accueilli sur le tarmac de l’aéroport de Buenos Aires par… un gilet jaune, faisant les délices des internautes locaux. C’est dire à quel point l’image du président de la République est désormais inséparable du symbole vestimentaire de l’immense fronde qui s’est levée contre sa politique et celle de son gouvernement muré dans le silence, «dans un pays pourtant familier des manifestations de masse», aux yeux du New York Times:

Samedi, le dossier est clairement devenu explosif, et ce même gouvernement a vainement cherché, le lendemain, comment surmonter la crise provoquée par les émeutes incontrôlables des Français dits «modestes» qui ont secoué Paris la veille. Des images de violences en plein centre de la capitale qui ont frappé les esprits, un demi-siècle après les manifestations de 1968. «Et Paris est devenu une zone de guerre», titre d’ailleurs Courrier international.

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«La France invisible est entrée en scène», selon l’expression utilisée par Bernard-Henri Lévy dans La Stampa. Mais les défenseurs du libéralisme actuel sont très mal à l’aise. Ainsi BHL, dans Le Point, cité par Le Soir de Bruxelles, «reconnaît-il l’importance du mouvement et la nécessité de le prendre au sérieux. Son analyse de la situation et de ses causes est plutôt pertinente; mais on sent l’inquiétude du millionnaire qu’il est aussi. […] Ah, la violence des gilets jaunes, infiltrés par les extrémistes de tous bords! Terreur de cette violence, violence qui conduit à la Terreur, aux flots de sang des révolutions!»

Pour le quotidien turinois, «il appartiendra aux historiens de dire, le moment venu, si les lepénistes et les mélenchonistes ont inspiré le mouvement. S’ils l’ont inspiré et infiltré, ou s’ils se sont jetés dessus, comme si la providence le leur avait offert sur un plateau d’argent. Mais ce qui est certain, c’est qu’il a suffi que Marine Le Pen (@MLP_officiel) écrive un tweet, regrettant que l’accès aux Champs-Elysées ait été interdit aux manifestants», pour que déjà, la semaine dernière, «des milliers de gilets jaunes y fassent irruption, unis comme un seul homme»:

Puis on a vu ces «voitures renversées», ces «boutiques incendiées», ces «monuments nationaux saccagés et, partout, [ces] casseurs à l’œuvre en marge des gilets jaunes (mais parfois aussi avec eux)», écrit le quotidien espagnol El País. «Un président débordé», se trouvant justement samedi à 11 000 km de là, à Buenos Aires. Pendant ce temps, à Paris, à Toulouse, à Arles, au Puy-en-Velay, à Nice, ailleurs encore, «la situation a dégénéré», c’était «le chaos». Le Times de Londres a été particulièrement frappé, comme d’autres, du choix de l’Arc de triomphe comme lieu de vengeance, alors qu’il est le «symbole de la gloire militaire de la France».

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En hongrois, ça se dit: «liberális aopostol». Le quotidien Magyar Idök ne s’y est pas trompé, avec son souvenir du centenaire de l’armistice de 1918 où, «en messie libéral progressif», Macron a accueilli «les dirigeants mondiaux sous l’Arc de triomphe», précisément. «Mais ce n’est pas cela qui contentera les Français. […] C’est autour de la table du dîner que la population s’interroge: pourquoi la France n’est-elle pas capable de ramener le chômage en dessous de la barre des 10%, qui semble gravée dans le marbre? On pourrait blâmer, en partie à raison, les syndicats et leur entêtement, mais cette fois, […] c’est une initiative citoyenne qui vient d’en bas et s’est transformée en mouvement de protestation de masse, soutenu à 70% par les Français.»

Au milieu de la semaine dernière, La Croix a admirablement bien résumé la situation en parlant du «talon d’Achille d’un battant solitaire»: la «réponse» impossible de l’Elysée, selon le site Eurotopics.net, car il manque encore, actuellement, ce «liant nécessaire pour engager le dialogue avec les citoyens». Macron «seul face à tous», sans «relais dans la société française pour mener une telle concertation. Pour surmonter cette crise, il lui faut reconnaître […] qu’il a besoin des élus locaux, des réseaux politiques, syndicaux, associatifs, confessionnels… Ce sera un tournant, indispensable, de son mandat.»

La Nouvelle Tribune de Casablanca le constate aussi: «Plus le temps passe, plus les gilets jaunes se radicalisent» et le président se retrouve «acculé». Mais plus généralement, il existe «un parallèle entre ce qui se passe en France et dans presque tous les pays développés, […] alors que de confortables élites urbaines cherchent à imposer leur programme de lutte contre le changement climatique à une population plus large qui peine à payer ses factures», estime le Globe and Mail de Toronto.

A quelques centaines de kilomètres de là, Le Devoir de Montréal renchérit: «Cette exaspération, dont les racines sont plurielles, ces Français la partagent en fait avec les sociétés d’un peu partout dans le monde, […] face aux défis croisés et contradictoires qui empêchent de penser l’avenir avec plus de sérénité: réchauffement climatique, gentrification des villes, précarisation des revenus de travail et puis perte de crédibilité des démocraties libérales sur fond de creusement scandaleux des inégalités.»

Pour Le Soir, en Belgique, «le mouvement est aussi le fruit des efforts constants des gouvernements libéraux contemporains, visant à saper les corps intermédiaires et les contre-pouvoirs (syndicats, presse, académiques, artistes, associations citoyennes…). Leur discours et les perversions de langage qui s’y trouvent criminalisent les mouvements sociaux, discréditent la presse et l’opposition, méprisent leurs détracteurs. Sans doute ces responsables politiques ont-ils cru, en faisant le vide autour d’eux, assurer leur pouvoir; ils ont juste laissé le champ libre à une contestation venue de «nulle part» et que rien ne semble canaliser.»

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