Opinions

Notre dossier noir. Par Alain Campiotti

Flavio Cotti arrivera en Afrique du Sud le 2 août prochain. Cinglante coïncidence: c'est le lendemain que s'ouvrira le procès de Wouter Basson, exécuteur des basses œuvres les plus monstrueuses de l'apartheid, qui fut l'interlocuteur du chef du renseignement militaire suisse, et un visiteur assidu et intéressé de notre pays.

Le chef du Département des affaires étrangères aura eu le temps de lire d'ici là le dossier dont nous commençons aujourd'hui la publication.

Jean-Philippe Ceppi, qui a mené cette enquête, fut correspondant à Johannesburg avant de rejoindre la rédaction du Temps. Il a mesuré de l'intérieur les difficultés que doit surmonter le gouvernement de l'octogénaire Nelson Mandela pour construire une démocratie.

Il sait ce qui fut mis en œuvre sous l'apartheid pour empêcher ou entraver cette œuvre. Il a plus que quiconque le droit de parler des complices de ce pouvoir odieux.

Basson, Williamson, De Kock, Stoffberg, dont il sera question dans ce dossier, sont des criminels et des tueurs. Nous parlons d'eux parce qu'ils considérèrent de toute évidence la Suisse comme un terrain d'action et de contacts, un refuge favorable et profitable. Pourquoi? La réponse est dans la politique même du Conseil fédéral. La Suisse officielle, devant l'apartheid, eut deux attitudes successives: d'abord une acceptation tacite de ce qu'on appelait pudiquement le «développement séparé»; puis une condamnation verbale du régime de ségrégation et de discrimination quand il ne fut plus défendable. Mais le comportement concret de la Suisse ne changea pas. Elle refusa obstinément d'appliquer des sanctions économiques contre le pouvoir des Blancs de Pretoria. Le gouvernement défendait le maintien d'un «courant normal» d'échanges avec l'Afrique du Sud en avançant deux raisons principales: notre neutralité imposait l'universalité de nos relations; les sanctions étaient inefficaces et injustes, frappant d'abord ceux qu'on prétendait aider: la majorité noire opprimée. Les appels en faveur des sanctions lancés par l'ANC et Nelson Mandela du fond de sa prison étaient purement et simplement évacués.

La politique du Conseil fédéral était activement soutenue par plusieurs lobbies sud-africains en Suisse, en particulier par le Groupe d'études sur l'Afrique australe (ASA). Aux arguments du gouvernement, l'ASA ajoutait la nécessité de lutter contre la menace du communisme qui s'apprêtait, si Mandela l'emportait, à confisquer d'immenses ressources naturelles et à plonger le pays dans le chaos. Le principal animateur de l'ASA s'appelait Christoph Blocher. Son groupe de travail ne se contentait pas de louer les réalisations du régime blanc; il invitait aussi en Suisse ses soutiens les moins recommandables. Gatsha Buthelezi, adversaire acharné de Mandela, chef zoulou qui rêvait de devenir roi du Natal. On sait aujourd'hui que Buthelezi avait accepté que ses milices fussent entraînées et armées par les services secrets de l'apartheid, pour éliminer les cadres de l'ANC. Ce qui nous ramène aux De Kock, Williamson, Basson…

Certains, en lisant notre dossier, fulmineront contre les journalistes qui s'acharnent à gratter les croûtes nationales, à éclairer les inavouables zones d'ombre de notre histoire, alors que nous ne sommes pas sortis de l'examen de nos relations avec le régime nazi pendant la guerre. Nous leur répondrons que la démocratie ne peut pas vivre sans vérité, et qu'il n'y a pas de bon ou de mauvais moment pour la chercher.

Cette clarté, nous la devons aux Sud-Africains eux-mêmes, qui se sont lancés dans cet extraordinaire travail de mémoire, allant même, pour dévoiler les faits, jusqu'à offrir l'amnistie aux pires criminels. Dans ces circonstances, la réponse que le Conseil fédéral a faite récemment à la conseillère nationale Pia Hollenstein, malgré un début d'autocritique, est totalement insuffisante.

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