L’avis de l’expert

Le double choc qui traumatise la République

La France n’en a pas fini, contrairement à ce qu’elle espérait, avec la question religieuse en instaurant la laïcité. Il lui faut désormais à la fois en réexaminer la conception dans notre nouvel environnement, écrit Gérard Grunberg, professeur au Centre d’études européennes de Science Po (Paris)

Le double choc qui traumatise durablement la France

Les réactions en France à l’assassinat collectif de l’équipe de journalistes de Charlie Hebdo ont révélé deux aspects fondamentaux de l’état actuel de la société française. D’un côté, la mobilisation extraordinaire de quatre millions de Français marchant sous le slogan «Nous sommes tous Charlie» a montré le très fort attachement du pays à la liberté d’expression.

De l’autre, il est apparu que ce slogan était loin de faire l’unanimité, notamment dans une partie importante de la population musulmane pour laquelle les caricatures du prophète Mahomet constituaient un blasphème plus grave encore que cet assassinat lui-même. Cet événement de première importance a ainsi montré que si la défense de la liberté d’expression demeurait en France une valeur fondamentale, il n’en incitait pas moins notre société à se réinterroger sur les conditions de son exercice dans l’environnement changeant qui est le sien.

Si tous les pays occidentaux ont conquis et défendent la liberté d’expression, cet événement nous rappelle que la conception et la pratique françaises de cette liberté présentent une certaine spécificité due à son histoire. La laïcité s’est imposée en France au terme d’un combat politique séculaire contre l’Eglise catholique. Ce combat, du côté des républicains, a pris parfois le tour d’un combat antireligieux. Déjà, Tocqueville notait que, dès le XVIIIe siècle, l’irréligion avait pu devenir une passion générale et dominante chez les Français. La laïcité à la française a voulu séparer radicalement le religieux et le politique dans un pays où la religion catholique était très dominante et où les membres des autres religions, protestants et juifs, très minoritaires, adhéraient largement aux valeurs de la République laïque.

Cette conception française a parfois, et encore récemment, été incomprise voire critiquée dans d’autres pays occidentaux qui, tels les Etats-Unis, n’ont jamais conçu la laïcité d’abord comme un rempart contre l’influence religieuse et qui, sur leur sol, comptaient de nombreuses communautés religieuses. In God we trust y est la devise officielle. Ainsi, l’interdiction française du port du voile à l’école n’y a pas été toujours comprise, voire admise. Après l’assassinat collectif récent, plusieurs journaux anglo-saxons ont refusé de publier les caricatures de l’hebdomadaire français, non seulement pour ne pas mettre en danger la sécurité de leurs équipes de journalistes mais aussi pour éviter de choquer les personnes de confession musulmane.

En France, au-delà même de ces dernières, certains ont refusé de s’appliquer à eux-mêmes le slogan «Je suis Charlie», au motif qu’il était polysémique et du coup dangereux. Il mélangeait selon eux des valeurs positives telles que la laïcité, la liberté d’expression et le refus de la violence avec une attitude irréligieuse telle que l’exprimaient les caricatures de l’hebdomadaire. Mais c’est surtout le refus d’une part significative de la population musulmane de s’associer à la condamnation de l’attentat qui a créé un choc et a soulevé des interrogations. Du coup, il s’est développé un débat sur la liberté d’expression qui touche à notre conception de la laïcité dans un pays où la question religieuse ne peut plus se réduire pratiquement à celle des relations entre l’Etat républicain et l’Eglise catholique. Certes, ces interrogations nouvelles ne seront pas dans l’avenir limitées à la France. Ainsi, le débat est lancé dans la presse anglo-saxonne; tandis que certains organes de presse insistent sur la nécessité de respecter au maximum les différentes consciences religieuses sans pour autant reprendre à leur compte la notion de blasphème, d’autres, tel The Economist , se prononcent clairement en faveur du maintien d’une large liberté d’expression. Mais en France, ce débat, plus qu’ailleurs, ne peut que déborder sur la question plus générale de sa conception de la laïcité dans un pays qui compte plusieurs millions de musulmans et qui est engagé dans des opérations militaires dans plusieurs pays de confession musulmane. Il est probable que la législation ne sera pas modifiée mais il est possible que cette prise de conscience amène les journalistes eux-mêmes à prendre en compte dans l’exercice de leur métier, demain plus encore qu’hier, cette coupure au sein de notre population qu’a révélée cet événement. Une coupure durable et qui sera difficilement surmontée.

Ainsi, l’assassinat de l’équipe de Charlie Hebdo a produit un double choc dans la population française: choc produit par la barbarie de cet acte et qui a entraîné une mobilisation massive pour la défense des libertés et choc produit par la révélation de l’existence des profondes divisions de cette population qui s’est manifestée avec le refus d’une partie d’entre elle de communier dans la défense de la liberté d’expression. La France n’en a pas fini, contrairement à ce qu’elle espérait, avec la question religieuse en instaurant la laïcité. Il lui faut désormais à la fois en réexaminer la conception dans notre nouvel environnement et tenter de la faire partager à la partie de sa population qui adhère à une religion, l’islam, pour laquelle la loi de Dieu doit demeurer, dans la cité comme dans la vie privée, supérieure à la loi des hommes.

La conception française de la laïcité comme rempart contre l’influence religieuse est incomprise aux Etats-Unis

Directeur de recherche émérite CNRS au CEE, Centre d’études européennes de Sciences Po

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