Devant ses juges, il avait récité ces quatre derniers vers de La Mort du loup, d’Alfred de Vigny, «dans un français à peine compréhensible», rappelle Le Monde:

Gémir, pleurer, prier est également lâche/Fais énergiquement ta longue et lourde tâche/Dans la voie où le sort a voulu t’appeler/Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler

«Quelques secondes de vérité pour résumer une vie d’obéissance, de stoïcisme et de tristesse» dans la bouche de l’homme que pointe, sur la photographie, ce survivant de la terrible prison de Tuol Sleng à Phnom Penh. C’est lui, semble-t-il dire, le bourreau méthodique et zélé du mouvement ultra-maoïste de Pol Pot au Cambodge, le tristement célèbre «Douch», dont l’Agence France-Presse (AFP) annonce qu’il est mort ce mercredi à l’âge de 77 ans. Douch? Il est le seul responsable khmer rouge à avoir jamais plaidé coupable, avant de tout remettre en cause et de réclamer sa libération.

«Devant un parterre médusé, racontait Pierre Hazan dans Le Temps en 2010, Douch affirma qu’après dix ans de détention préventive, il souhaitait désormais rentrer chez lui en homme libre: «J’ai toujours coopéré et je demande à la Chambre de me remettre en liberté. Je vous remercie», lâcha-t-il, sans la moindre émotion apparente. Que s’était-il passé? Ses remords s’étaient-ils subitement envolés? Voulait-il apparaître aux yeux de l’histoire comme un Saint-Just? Ou avait-il comme jadis obéi à des «instructions» du pouvoir, et, en congédiant son avocat français, signifié au tribunal qu’il ferait bien de s’abstenir de toute poursuite au-delà des cinq inculpés?»

Un peu d’histoire, pour le contexte. Les Khmers rouges entendaient libérer le pays de la dictature du maréchal Lon Nol, allié des Américains pendant la guerre du Vietnam. Mais aussi «accoucher d’un homme nouveau, pur, libre des influences occidentales, à l’abri de la corruption des villes». Mais Pol Pot voit «des espions et des contre-révolutionnaires partout», CIA, KGB et autres. «Aussi, dans les zones qu’ils contrôlent, les Khmers rouges arrêtent, interrogent et exécutent quiconque pourrait s’opposer à eux.»

Lire aussi: Quelques articles du «Temps» consacrés à Douch

L’ancien tortionnaire, lui, «est mort à l’hôpital», a déclaré Neth Pheaktra, le porte-parole du tribunal cambodgien parrainé par l’ONU pour juger les principaux responsables khmers rouges, cité par l’AFP. Selon un article du Phnom Penh Post, publié avant son décès et que relaie Courrier international, Douch a été transféré dans un établissement de la capitale cambodgienne lundi soir «pour des symptômes de fatigue liés à son grand âge», et se trouvait mardi dans un état «critique», comme le montre cette photographie – dont on peut d’ailleurs discuter l’opportunité:

Son historique retournement de veste ne lui a pas valu la clémence des juges du tribunal parrainé par l’ONU qui ont condamné à la perpétuité en 2012 cet ancien chef de l’infâme pénitencier, également connu sous le nom de S-21, où pas loin de 15 000 personnes ont été torturées avant d’être exécutées. Plus précisément, «de 1975 à 1979, sous la direction de Pol Pot, le groupe communiste qui avait pris le pouvoir entamait la transformation du Cambodge en société autarcique agraire sans classe. Au nom de son utopie, 1,7 million de personnes sont mortes exécutées, torturées ou affamées», rappelle la correspondante de Radio France internationale à Phnom Penh.

Entre les murs de S-21, rien ne se faisait «sans l’accord de Douch». Plusieurs milliers de personnes «sont ainsi mortes sur place ou exécutées à proximité des charniers de la mort en périphérie de la capitale. Seuls sept hommes et quatre enfants ont survécu.» Crime de guerre. Et Douch, sur ce terrain historique, restera comme une personnalité profondément ambiguë. Capable de coopérer avec la justice et de pleurer d’émotion à l’audience en première instance, avant de faire volte-face et de plaider l’incompétence de la cour, on l’a vu.

La personnalité de Kaing Guek Eav, alias Douch, n’a jamais fait l’unanimité. Quand son avocat français, François Roux, décrivait la sincérité d’un homme soucieux de «revenir dans l’humanité», rescapés et accusation dénonçaient des «larmes de crocodile». Pendant son premier procès, entre mars et novembre 2009, ce petit homme aux cheveux poivre et sel et au regard puissant a endossé la torture, la cruauté en guise de méthode politique, les exécutions, la terreur qui régnait à Tuol Sleng. Il l’avait lui-même reconnu:

Je suis responsable émotionnellement et légalement

Auparavant, lit-on encore dans Le Monde, dans un camp au cœur de la jungle cambodgienne s’était dessinée «la révolution de la forêt», soit «les prémisses de l’horreur khmère rouge. Des confessions grotesques sont extorquées sous la torture, à laquelle Douch participe parfois en personne. Cet homme mince, aux dents déchaussées et au regard perçant, fait régner la terreur. Pas un jour ne s’écoule sans que des détenus soient exécutés, après avoir signé leurs aveux.» Un slogan dit:

A te supprimer, nulle perte; à te garder en vie, nul profit

Puis, converti au christianisme dans les années 1990, il a demandé pardon aux rares survivants et familles des victimes, acceptant d’être condamné à «la peine la plus stricte». Condamné à 30 ans de prison pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre en 2010, il a fait appel et s’est ensuite séparé de son avocat français, chargeant le Cambodgien, Kar Savuth, d’obtenir sa libération. C’est alors qu’il a écopé de la perpétuité.

Il a ensuite été un témoin clé dans le procès de trois dirigeants khmers rouges, les seuls à avoir dû répondre de la mort de 2 millions de personnes: le chef de l’Etat du Kampuchéa démocratique Khieu Samphan, également condamné à la perpétuité; l’idéologue du régime Nuon Chea, qui s’est aussi vu infliger la prison à la vie mais est décédé depuis; et le ministre des Affaires étrangères Ieng Sary, mort pendant son procès. Douch avait alors expliqué que la politique du régime consistait à «écraser» les prisonniers, poussant Nuon Chea à le traiter de «branche pourrie».

Né le 17 novembre 1942 dans un village de la province de Kompong Thom, au nord de Phnom Penh, Douch a été professeur de mathématiques avant de rejoindre les Khmers rouges en 1967. Après la chute du régime en 1979, il a continué d’appartenir au mouvement puis a travaillé pour des organisations humanitaires. Après des années où il n’a pas cessé de se cacher, il a été démasqué en 1999 par un photographe irlandais, Nic Dunlop, et arrêté.

Lire encore: «Je voulais être un bon communiste, j’ai commis des actes très mauvais» (30.04.1999)

«Méticuleux, consciencieux, attentif à être bien considéré par ses supérieurs» selon les psychiatres, le tortionnaire avait tenu une administration rigoureuse des activités de la prison. Mais s’il n’a rien renié de son rôle de patron de l’établissement, il s’est dépeint aussi comme prisonnier d’une doctrine, incapable de dire non et a refusé d’endosser un rôle politique au sein du régime khmer rouge (1975-1979), se réfugiant derrière la peur d’être abattu pour justifier son zèle.

Lire enfin: François Bizot a vu comment le bourreau naît en l’homme, par Alain Campiotti (14.10.2000)

L’accusation avait décrit son «enthousiasme et sa méticulosité dans chacune de ses tâches», sa «fierté» de diriger le centre de torture et «son indifférence à la souffrance» d’autrui. L’ethnologue français François Bizot, trois mois captif de Douch en 1971 dans la jungle, a évoqué pour sa part la «sincérité fondamentale» du tortionnaire, «prêt à donner sa vie pour la Révolution».

Car il savait «aussi se montrer affable, voire mielleux», poursuit Le Monde. Ainsi, lorsque ce membre de l’Ecole française d’Extrême-Orient «est fait prisonnier, il s’assure qu’il ne manque de rien. Et, dans ce cas précis, tente méticuleusement d’établir si le jeune ethnologue est, ou non, un espion. En discutant avec le Français, Douch se livre, justifie d’avance le déluge de sang qui est sur le point d’engloutir le pays. «Peu importe l’ampleur du sacrifice, ce qui compte, c’est la grandeur du but que l’on s’assigne», lance-t-il un jour à François Bizot, qui retranscrira ces mots dans son récit», Le Portail (Ed. La Table ronde, 2000, puis Folio Gallimard en 2002).


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