Le Temps: Admettons qu'un produit thérapeutique ait pu être mis au point à partir de la recherche sur les cellules souches de l'embryon. Condamneriez-vous son utilisation en Suisse?

Ruth Baumann-Hölzle: Il appartiendrait à chacun d'en décider pour lui-même. La question sera de savoir qui pourrait se payer des traitements qui seront, s'ils existent un jour, extrêmement chers. Il y a déjà aujourd'hui un problème de financement de la santé, et c'est une illusion de croire qu'on pourra tout soigner. Il n'est pas acceptable d'utiliser les malades pour justifier la recherche sur les cellules souches de l'embryon, d'autant que les malades chroniques sont aujourd'hui déjà les grands perdants du système de santé. Mais je suis favorable à la recherche sur les cellules souches d'adultes, dont on n'a pas exploité toutes les possibilités. Cela dit, c'est une illusion de croire qu'avec cette recherche, on pourra éviter d'affronter l'âge, la maladie et la mort.

– N'appartient-il pas, de même, à chaque couple de décider si un embryon qui ne sera jamais implanté peut être utilisé à des fins de recherche?

– La question n'est pas du même ordre. Nous sommes, pour la première fois, confrontés à la rupture d'un tabou autour de la vie humaine. Avec la recherche sur les cellules souches de l'embryon, la vie n'est plus une fin en soi, elle devient un moyen, un objet. C'est un recul dans l'idée de dignité humaine, un changement total de paradigme.

– C'est très abstrait. Quels risques concrets voyez-vous?

– On crée un précédent, et ce précédent aura pour effet de fragiliser encore davantage une digue dont on aperçoit déjà les points faibles. Si la recherche sur les cellules souches de l'embryon est acceptée, il ne sera plus guère possible de trouver des arguments contre le clonage thérapeutique, contre la manipulation du génome humain. Je ne pense vraiment pas que ce soit la direction à prendre. Nous nous détruisons nous-mêmes, par exemple en instrumentalisant l'environnement, et, maintenant, nous ouvrons la porte à une commercialisation de l'être humain. L'argument des partisans consiste à dire: les embryons surnuméraires vont de toute façon être détruits, donc on peut les utiliser. Mais, à l'autre bout de la vie, ce n'est pas parce qu'un être humain va mourir qu'on peut utiliser son corps sans restrictions.

– Le consentement des proches est sollicité…

– Mais les proches ne sont censés donner que le consentement supposé de la personne concernée, pas le leur propre. C'est très important, très délicat, et je vois là aussi un glissement possible. Les proches n'ont pas le droit, par exemple, de donner à la science le corps d'une personne qui ne l'aurait pas voulu elle-même. Dans ces circonstances, le consentement des proches pour un enfant est difficile. Les choses sont tellement subtiles à ce moment-là, on peut jouer avec l'émotion, la souffrance, et remettre très vite en cause toute notre perception de la vie humaine. On en arrive à séparer la vie humaine biologique de la dignité humaine, et à rendre cette dernière virtuelle. Il avait pourtant fallu un effort énorme pour que l'on consacre vraiment l'idée de consentement éclairé de la personne pour tout ce qui touche aux interventions sur le corps humain. Cela n'a été fait qu'après 1945 et les expérimentations nazies. On ne peut pas sous-estimer, aujourd'hui, la portée de tout affaiblissement du respect de la dignité humaine.

– Il est difficile de le comprendre: à quel titre pouvez-vous assimiler à une personne un blastocyste qui, avec ou sans recherche sur les cellules souches, ne deviendra jamais un être humain parce qu'il n'est pas destiné à être implanté, et ne pourra donc jamais non plus avoir de volonté, même supposée?

– Un blastocyste est déjà une vie humaine, laquelle commence avec la fécondation. Quant à dire si c'est une personne, c'est une question à laquelle je ne saurais pas répondre. Je n'ai pas davantage de certitudes sur la dignité humaine de l'embryon, mais dans le doute, il faut trancher pour la dignité. Une chose est très claire: on ne peut pas faire débuter la dignité humaine seulement avec la capacité de discernement. Et personne ne dit, au surplus, ce que l'on fera avec les très nombreux ovules imprégnés [stade du développement du futur embryon in vitro encore antérieur au blastocyste, ndlr].

– Vous êtes pourtant favorable à l'interruption de grossesse…

– Parce qu'il s'agit d'un conflit entre deux personnes, le fœtus et la femme, et qu'il n'est éthiquement pas possible d'imposer de manière absolue à la femme de porter un enfant dans son propre corps. Dans le cas des embryons surnuméraires, il n'y a de conflit avec personne. Et comme on ne peut pas parler non plus de souffrance de l'embryon, c'est effectivement une entreprise difficile et abstraite de rejeter la recherche sur les cellules souches embryonnaires au nom de la dignité humaine. Maintenant, je pose la question: si on peut soigner cent personnes avec un fœtus avorté, qui vit encore, est-ce qu'on le fait? Et si on estime qu'on ne doit pas le faire, peut-on décider d'utiliser les embryons surnuméraires de la fécondation in vitro sans se contredire? Je ne le crois pas.

– Vous êtes théologienne de formation. Quel rôle joue la religion dans votre position?

– Mon point de vue n'a rien à voir avec la religion. Il est fondé sur la dignité humaine, une notion qui appartient aux droits de l'homme et qui s'inscrit dans les valeurs d'une société pluraliste et démocratique moderne. Mais la démocratie suppose l'autonomie de l'être humain, qui implique à son tour le respect absolu de sa dignité. Je crois justement que l'Europe et la Suisse auraient une carte à jouer vis-à-vis des Etats-Unis et de l'intégrisme religieux qui y règne en s'opposant à la recherche sur les cellules souches pour des raisons purement laïques. Elle acquerrait une immense légitimité pour s'engager en faveur des droits de l'homme dans le monde.

– Et l'intérêt des chercheurs?

– La place suisse de la recherche ne dépend pas des cellules souches. Ou alors, ce serait un aveu de faiblesse.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.