Incidences

Des doutes renforcés pour le nucléaire iranien

Le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) contient des indications alarmantes sur la nature du programme nucléaire en Iran. L’Agence mérite qu’on lui fasse confiance: ses méthodes d’investigations sont sérieuses et elle ne traite pas l’Iran différemment qu’elle agirait avec un autre pays

Au début du mois de septembre, M. Mark Fitzpatrick, expert de l’Institut international d’études stratégiques de Londres, parlant à Genève, estimait que l’Iran serait en mesure de se doter d’une arme nucléaire d’ici à l’été 2013 s’il en prenait la décision. Le rapport publié le 8 novembre dernier par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à Vienne, sans livrer de conclusions aussi précises, contient des indications alarmantes sur la nature du programme de recherche en cours en Iran. Certaines activités exposées dans ce document ne sont pas compatibles avec l’utilisation pacifique de l’atome et leur confèrent au contraire une possible dimension militaire.

Le rapport cite en particulier des travaux très poussés autour d’un explosif nucléaire qui n’a de sens que dans un contexte militaire. On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec le système balistique développé aussi par l’Iran. En tout état de cause, il ne s’agit pas d’une activité déployée à des fins pacifiques.

Dans l’annexe du rapport de l’AIEA figure également un organigramme des instances dirigeantes du programme nucléaire iranien. On y découvre que les autorités civiles et militaires coopèrent étroitement, au point que les organes qui pilotent la recherche nucléaire sont de nature mixte – civils et militaires. C’est un élément aussi nouveau que troublant qui renforce la thèse d’une militarisation du programme: les chercheurs n’obéissent pas à leur seule intuition scientifique, mais ils travaillent dans un cadre structuré et hiérarchisé.

Le rapport de l’AIEA est le plus complet et le plus détaillé de ceux produits jusqu’ici. Il s’efforce de présenter une synthèse crédible et fondée de ce qui se passe réellement dans les installations iraniennes qui ne lui sont que partiellement accessibles. Le refus de Téhéran de laisser libre cours aux inspecteurs, la non-coopération, les réponses évasives et la non-application de l’intégralité du régime des sauvegardes s’ajoutent au caractère clandestin des centrales, en particulier celles de Natanz et Fodrow dont l’existence n’a été révélée que vingt ans après le début de leur mise en exploitation.

En l’absence de réponses claires du gouvernement iranien sur la nature de ses travaux, l’Agence n’avance que des faits recoupés à l’aide de plusieurs sources, y compris celles provenant d’une douzaine d’Etats membres, dont la Suisse. Elle dit n’être pas en mesure de certifier que l’Iran ne se livre pas à des activités de nature militaire dans le secteur nucléaire et ne saurait conclure que les matières nucléaires dont dispose l’Iran sont utilisées à des fins exclusivement pacifiques. Elle est préoccupée par la dimension militaire potentielle de certains aspects du programme iranien. Ses soupçons se fondent en particulier sur les efforts de Téhéran pour se procurer du matériel à double usage, soit civil soit militaire, à utiliser des voies détournées et non déclarées pour ses fournitures, à recourir à un réseau clandestin pour obtenir des informations et de la documentation, enfin à travailler sur une arme nucléaire selon un dessin industriel qu’elle a mis au point et dont elle a testé les composantes.

Deux questions se posent à ce propos, l’une de méthode, l’autre de fond. Peut-on faire confiance à l’Agence? Elle dit avoir appliqué les mêmes critères à l’Iran que ceux qu’elle emploie pour vérifier l’application du régime des sauvegardes par les autres pays signataires du Traité de non-prolifération. Elle prend bien garde de ne pas retomber dans la controverse de 2002 sur l’armement de l’Irak et pour préserver sa réputation d’intégrité et d’impartialité, qui lui avait valu le Prix Nobel de la paix. Prétendre que les convictions personnelles du directeur général – à l’avocat égyptien Mohamed ElBaradei a succédé le diplomate japonais Yakiya Amano – coloreraient le rapport, c’est ignorer la continuité des positions prises par l’Agence depuis 2003 et les exigences de l’analyse systématique des informations auxquelles elle est soumise. Elle ne fait pas que du copié-collé avec les documents que lui remettent les Etats membres: la Suisse, par exemple, a transmis à M. ElBaradei des documents du dossier Tinner, sur le réseau A.Q.Khan, conformément à ses obligations envers l’Agence, et celle-ci en a tiré ses propres conclusions. Bien qu’elle soit sous-dotée et dépende de la coopération des Etats membres, l’Agence ne traite pas l’Iran différemment des autres Etats mais le fait est que ce pays est en rupture de ses obligations internationales.

D’autre part, comment faut-il réagir à cette dénonciation, qui va aussi loin qu’il est possible, sans disposer de preuves matérielles? Le rapport est adressé au Conseil de sécurité, et les premières démarches en vue d’un débat et d’un renforcement du régime des sanctions ont été entreprises (entretien Obama-Medvedev du 13 novembre p. ex).

A ce stade, l’hypothèse d’une frappe militaire, notamment évoquée aussi bien par les candidats républicains à la Maison-Blanche que par les faucons israéliens, ne peut être entièrement écartée et reste sur la table. Elle peut aussi servir à renforcer d’abord l’option diplomatique.

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