Quelles seront les conséquences de l’expérience du confinement sur nos enfants? Je suis né en 1970 et en plein mitan de mon adolescence, le sida a flingué le rêve de la vie désentravée vécue par nos parents. C’était pour ma génération un moment constitutif. Ceux qui ont 10 ou 20 ans aujourd’hui verront-ils leur vie intime autant que leur conscience politique transformées par le Covid-19? Sans aucun doute.

Ils se retourneront aussi sur cette fameuse période qui s’étend de mi-mars 2020 à XXXX (nous leur laissons le soin d’écrire la date de fin) et se demanderont si nous, les adultes, nous sommes illustrés durant ce laps de temps du côté des héros ou vers celui des collabos. Car oui, il vous faudra peut-être faire acte de contrition pour ce tweet de soutien au docteur Raoult, pour ce post Facebook qui commençait par «Je ne suis pas virologue, mais…» ou pour ce partage d’un article de Russia Today «réinformant», tout en subtilité, à propos de tout ce que l’Ouest fait de mal.

Vous imaginez si, au même âge, vous aviez pu passer en revue la trajectoire de vos parents? Il y en aurait, des mythes familiaux à démonter! Eh bien tremblez: vos enfants le feront avec vos diverses interventions bien documentées cette fois par les moyens numériques. Une manière 2.0 de tuer le père pour avancer – c’est en tout cas le point de vue de la psychanalyse. Et de se forger son propre parcours du héros – ça, c’est Joseph Campbell qui a le premier exposé cette théorie.

Pour ce dernier, toutes les bonnes histoires ont toujours la même structure, que ce soient les mythes de l’Antiquité ou Star Wars. A chaque fois, un personnage effectue un voyage en 12 étapes qui le fait passer du statut de personne ordinaire à celui de héros. Personne n’a fait mieux depuis pour démontrer la force du storytelling. Dans cette crise inédite du Covid-19, la première dont nous sommes tous l’acteur principal, il s’agit d’être congruent avec nos rêves d’enfant et de viser pas moins que le firmament.

Attention alors à ne pas s’emballer pour des personnages torturés qui profitent de ce moment pour eux aussi effectuer leur chemin héroïque. Ils sont en effet fascinants, ces rebelles qui donnent envie d’enfiler un gilet jaune, de faire un bras d’honneur à tout ce qui est plus grand que nous et de lâcher les chiens. A l’opposé, il convient aussi de prévoir des retours sur terre sans trop de casse pour ces scientifiques qui ont trop côtoyé les étoiles de la renommée et de bien rhabiller de gris fédéral des politiciens qui n’en reviendront pas d’avoir vécu leur moment mythique.

Mais au fond, il faudra surtout s’assurer qu’à titre personnel nous n’avons pas nous-même dépassé les bornes. Car, comme l’affirmait Joseph Campbell, il se peut que la condition humaine tienne plus au fait de se sentir vivant par n’importe quel moyen plutôt que de vraiment rechercher le sens de l’existence.

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