Aucun Etat n’aurait pu mieux symboliser la dramatique accélération de l’histoire à laquelle nous assistons que l’Allemagne. En envahissant l’Ukraine, Vladimir Poutine a réussi ce que ni la guerre en ex-Yougoslavie, ni la guerre contre le terrorisme et encore moins la guerre d’Irak n’ont permis d’atteindre. Choquée par le jusqu’au-boutisme belliqueux d’un président russe dont l’irrationalité pourrait le pousser à ordonner la dévastation de Kiev ces prochaines quarante-huit heures, l’Allemagne se départit d’un principe qui a sous-tendu la politique sécuritaire et étrangère allemande depuis la Seconde Guerre mondiale: un pacifisme justifié par le poids historique d’une culpabilité collective sans fin.

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Face à l’autocrate du Kremlin qui veut recréer un «Russky Mir», un nouveau monde russe, Berlin en est désormais convaincu: l’Allemagne ne peut plus se terrer derrière cet argument historique parfaitement valable, mais désormais obsolète. A l’échelle allemande, c’est une révolution, orchestrée par un nouveau chancelier, Olaf Scholz. Elle va chambouler toute l’Europe et transformer non seulement la psyché allemande, mais aussi celle de tout un continent.

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Dans un pays qui a connu les mouvements pacifistes les plus virulents pour refuser les missiles Pershing américains, ce tournant s’accompagne d’autres bouleversements géopolitiques majeurs. La Suède et la Finlande abandonnent leur neutralité et se demandent si elles ne devraient pas adhérer à l’OTAN. La Suisse, qui a longtemps tergiversé, s’inscrit, elle aussi – et il faut le saluer – dans ce mouvement. Elle n’abandonne pas sa neutralité, mais cesse de vouloir sacrifier sa crédibilité pour offrir à tout prix ses bons offices alors que des valeurs fondamentales comme la démocratie, la souveraineté et l’intégrité territoriale sont en jeu.

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En 1989, la roue de l’histoire tournait dans un sens favorable. Là, elle fait marche arrière et difficile de dire si on peut encore l’arrêter. La crise actuelle signe de fait la fin d’un multilatéralisme inclusif dont il était question en ce XXIe siècle pour combler les lacunes de l’ordre libéral d’après-guerre. La Genève internationale va sans doute en subir les conséquences.

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Impossible dans un contexte aussi délétère de ne pas craindre un point de non-retour au vu de l’animosité qui caractérise la relation Russie-Occident. Impossible aussi d’exclure l’usage d’une arme nucléaire dont la dissuasion semblait un rempart durable et inébranlable.

Les heures que nous vivons sont périlleuses sur les plans sécuritaire, politique et économique. Mais elles doivent être l’occasion pour l’Europe de s’affirmer comme une puissance économique responsable, prête à défendre ses valeurs démocratiques par une puissance militaire plus assumée. Entre une Amérique en déclin, une Chine reconquérante et une Russie revancharde, elle semble prendre conscience plus que jamais de sa raison d’être: la liberté et la paix.