Il était une fois

Du «droit d’ingérence» à l’«ingérence étrangère»

OPINION. Le droit d’ingérence est pacifique. Tout autre est l’«ingérence étrangère»: la tentative d’un Etat, avec tous les moyens à sa disposition, de modifier la configuration d’un autre Etat, explique notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

En 2015, Vladimir Poutine a interdit les activités des deux fondations de George Soros en Russie sous prétexte qu’elles représentaient «une menace pour le système constitutionnel et la sécurité de l’Etat». La Fondation pour une société ouverte et l’Institut du même nom ont donc dû quitter le pays. Le soutien matériel du financier Soros à la défense d’un courant de pensée libéral inspiré de Karl Popper est considéré en Russie comme une ingérence étrangère et, de ce fait, banni.

En 2018, le procureur spécial américain Robert Mueller a inculpé treize Russes pour «ingérence dans les processus politique et électoral américains, dont l’élection présidentielle de 2016». L’acte d’accusation visant le principal accusé, Evgueni Prigojine, le patron de l’usine à trolls pro-Trump, affirme que celui-ci avait «pour objectif stratégique de semer la discorde dans le système politique américain». Les deux accusations sont-elles comparables?

Le signal de ralliement de l’extrême droite

Vladimir Poutine fait le parallèle. «George Soros intervient dans le monde entier, a-t-il déclaré à la télévision autrichienne. Le Département d’Etat n’y voit que des affaires privées. Eh bien, pour nous, les affaires d'Evgueni Prigojine sont également privées.» Il avait déjà manié la comparaison à Helsinki, en juillet. En réponse à une question sur l’ingérence russe dans les élections américaines, il avait répondu qu’une société privée russe (comme celle de son ami Prigojine) n’implique pas plus la Russie que George Soros n’engage les Etats-Unis. Sous Barack Obama, Soros était dépeint à Moscou comme un «agent américain» tandis que les hackers russes voleurs des e-mails d’Hillary Clinton étaient qualifiés de «patriotes». Aujourd’hui, selon les dires de Poutine sur Fox News, ces derniers ne sont «peut-être même pas Russes. Peut-être Ukrainiens, Tatars, juifs, avec une nationalité russe, ou une double nationalité».

Juifs? Comme Soros? Vladimir Poutine a fait du nom de George Soros le signal de ralliement de l’extrême droite européenne autour de sa synthèse idéologique traditionnelle, xénophobe, antisémite et nationaliste.

Le rapprochement Prigojine-Soros sème la confusion sur les formes et la nature de l’ingérence. Les sociétés ouvertes sont familières des pratiques consistant à laisser les idées se propager librement, chaque courant espérant influencer et renforcer ses semblables dans les autres pays. L’Etat fédéral allemand finance les fondations des partis politiques représentés au Bundestag pour leur permettre de divulguer leurs idées à l’étranger. Les fondations américaines paient dans le monde entier pour des causes qui leur sont proches et qui ont des répercussions sur l’ordre des pays où elles sont présentes. C’est le «soft power». Les organisations non gouvernementales assoient leur légitimité sur le droit de s’ingérer dans les affaires internes des pays. Au nom de ces libertés, la Russie peut diffuser ses vues sur les ondes, le web et la presse d’autres nations. Les contenus circulent, il est permis de les critiquer autant que de les produire. Le droit d’ingérence est pacifique. Les objectifs visés sont annoncés dans un programme qui fait autorité. Les tromperies, une fois découvertes, sont dénoncées comme telles.

Confrontation des Etats

Tout autre est l’«ingérence étrangère»: la tentative d’un Etat, avec tous les moyens à sa disposition, de violence, d’information ou de chantage, de modifier la configuration d’un autre. Brisant le tabou de l’indépendance nationale, cette forme d’ingérence ne peut procéder que de calculs cachés et d’opérations clandestines, y compris belliqueuses.

Les sociétés fermées ne connaissent pas ces nuances puisqu’elles entretiennent un flou défensif entre ce qui ressort de l’Etat et de la société civile et privée. En comparant Prigojine à Soros, Poutine sort de son chapeau un oligarque privé sans lien avec le Kremlin. L’invention sert à banaliser les accusations du procureur Mueller. Mais elle banalise aussi la différence entre la confrontation des idées (Soros) et la confrontation des Etats (Prigojine).

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