Non, la droite et la gauche ne sont pas obsolètes. Elles restent fondamentales dans le débat politique contemporain, quoi qu’essaie de prétendre un Emmanuel Macron. Ni la mondialisation, ni la révolution numérique, ni les nouvelles technologies ne feront disparaître cette dualité politique majeure héritée de la Révolution française, qui structure depuis lors toute la pensée et l’action politiques.

Telles sont les thèses que l’historien et essayiste vaudois Olivier Meuwly développe dans son dernier ouvrage, «La droite et la gauche, hier, aujourd’hui et demain – Essai historique sur une nécessité structurante» (Slatkine). Avec en, filigrane, une conviction: loin d’être une vieille lune, l’opposition entre la droite et la gauche protège les sociétés politiques d’une atomisation favorisant les extrêmes. Et de rappeler que l’un des premiers prophètes de la disparition de la gauche et de la droite s’appelait… Charles Maurras.

Liberté et égalité

Certes, droite et gauche n’ont plus du tout le même sens aujourd’hui qu’au début du XXe siècle ou au milieu du XIXe. Bien qu’elle recoupe peu ou prou l’opposition des deux principes fondateurs de la démocratie, la liberté et l’égalité, la ligne de fracture qui sépare autant qu’elle identifie les deux camps n’a pas cessé d’évoluer.

Survolant plus de deux siècles d’histoire, de 1798 à nos jours, l’auteur décrit une dualité étonnamment plastique, où la même idée – le libéralisme par exemple – peut aisément naître dans un camp avant de passer avec armes et bagages dans l’autre.

Nationalismes de gauche et de droite

Autre exemple, très contemporain celui-ci: en Espagne ou en Grèce, «c’est au nom de la nation bafouée que des partis, inspirés par des idéaux normalement classés à l’extrême gauche, ont pris leur envol» (p. 207). Si le nationalisme peut être de droite ou de gauche, la question reste de savoir, aujourd’hui, si les partis traditionnels – droite «républicaine» et gauche «de gouvernement» – ne vont pas se trouver dépassés par des mouvements aux contours idéologiques mal identifiés dont le parangon est, en Italie, le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo.

C’est dans l’analyse de la situation des quarante ou cinquante dernières années que les observations de l’auteur prennent tout leur sens. La thèse de l’obsolescence programmée de la droite et de la gauche est un produit typique des Trente Glorieuses, rappelle Olivier Meuwly. Raymond Aron contribua beaucoup à l’accréditer, lui qui aimait à dire qu’être de droite ou de gauche, c’était être mentalement hémiplégique.

L’histoire n’a pas eu de fin

Pour autant, ni Mai-68, ni l’émergence de l’écologie, ni celle de la «nouvelle droite» n’ont eu raison des catégories traditionnelles de la droite et de la gauche. Et la chute du Mur en 1989, si elle ouvre une phase de recomposition idéologique, ne marque nullement la «fin de l’histoire», comme a pu le faire croire l’expression souvent mal interprétée de Francis Fukuyama. En Allemagne avec Schröder, en Grande-Bretagne avec Blair, et après le virage pris par les sociaux-démocrates dans les pays nordiques, la gauche cherche une «troisième voie» qui déchire les militants en Suisse aussi.

La crise financière de 2008 marque cependant une nouvelle rupture, et elle est profonde. Cette fois, «la démocratie représentative semble à bout de souffle», écrit Olivier Meuwly. Marqués à gauche, des mouvements spontanés surgissent, d’Occupy Wall Street à Nuit debout, tous en marge des forces politiques traditionnelles. Lesquelles, de gauche ou de droite, sont plus ou moins contraintes aux mêmes politiques économiques d’austérité.

Le centre, un lieu de passage

Dans de telles conditions, le binôme traditionnel droite-gauche est-il dépassé? Sa disparition profiterait aux extrêmes, craint Olivier Meuwly, pour qui «les centre droit et centre gauche doivent se repenser s’ils veulent survivre, en osant accepter les tourments qui harcèlent leurs camps respectifs».

Pour la gauche, cela signifie admettre les limites de l’Etat providentiel et bureaucratique, comme celles d’une migration incontrôlée. Et à droite, reconnaître que le capitalisme financier a fait des dégâts considérables. La solution, au centre? Nullement. Car le centre, comme il le dit joliment, «n’est qu’un lieu de passage».

Droite et gauche ont surtout à découvrir de nouvelles manières de s’opposer pour produire une politique lisible et suffisamment rassembleuse dans leurs camps respectifs pour déjouer les pronostics les plus pessimistes – la montée des extrêmes. Mais attention aux faux-semblants: le «front républicain» que certains ont cru pouvoir dresser contre le Front national en France n’a guère de consistance. Il n’y a pas de gouvernement possible en dehors d’un cadre fixé par la droite et la gauche, conclut l’ouvrage.


Olivier Meuwly: La droite et la gauche hier, aujourd’hui et demain – Essai sur une nécessité historique structurante. Editions Slatkine 2016, 211 p.

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