Prise en tenaille entre une gauche plus revendicative et une droite conservatrice sûre d'elle-même, la droite libérale doit cravacher dur pour redéfinir sa place au milieu de l'échiquier politique suisse. Victime de ses propres divisions et des ambitions des autres partis sur son électorat, elle ne peut plus faire l'économie d'une redéfinition complète de ses fondements doctrinaux, que ne réformeront guère les effets d'annonce brandis à intervalles réguliers par ses principales composantes.

Parmi ces fondements doctrinaux qu'il conviendrait de repenser figure la relation que la droite libérale entend entretenir avec l'Etat, dans sa dimension à la fois «libérale», comme protecteur de la liberté de chacun (y compris sur le plan économique), et «sociale», comme garant des équilibres sociaux par une politique de redistribution appropriée. Or, attachée à son pan «libéral», la droite du même nom a eu tendance à appréhender l'évolution de l'Etat «social» essentiellement sous l'angle financier, ce qui était nécessaire, mais sans proposer de réformes concrètes décisives.

Une autre approche est maintenant nécessaire et c'est le message que le Cercle démocratique de Lausanne, lors d'une journée d'études consacrée à cette question voici quelque temps, a tenté de faire passer. Mais si les principes censés diriger une philosophie libérale inédite de l'Etat social sont relativement simples à débusquer, leur mise en pratique demeure délicate, engoncée dans de multiples contraintes: comment les articuler les uns par rapport aux autres, afin qu'ils n'entrent pas en contradiction entre eux? Comment les glisser dans un plan de financement qui ne mette pas en danger, en définitive, le socle même de cet Etat social?

Evoquer l'importance de la formation, comme source première d'une société solide et équilibrée, ou psalmodier la place centrale de la famille au cœur d'une organisation sociale humaine et performante ne suffisent pas. De même, rappeler que la liberté doit primer sur l'égalité restera un slogan face à une population, de droite ou de gauche, déstabilisée par l'évolution de l'économie mondiale et qui cherche de nouvelles assurances dans un Etat que plus personne ne veut voir disparaître. La vie politique européenne et suisse nous le rappelle continuellement. Alors à quels domaines concrets s'attaquer pour permettre la reprise d'un débat «libéral» sur l'Etat social?

Quatre domaines paraissent offrir un champ d'expérimentation intéressant. D'abord, la question des effets de seuil qui, rarement envisagés dans leur globalité, découragent souvent la personne intéressée à reprendre un emploi, dans la mesure où celle-ci risque de voir ses revenus baisser par la perte brutale, et symétrique, de ses allocations diverses. Quelques pistes existent: faut-il donner plus de liberté aux fonctionnaires en charge du traitement des dossiers des requérants? Faut-il s'inspirer du Revenu de solidarité active de Martin Hirsch, l'ancien président d'Emmaüs et proche de Sarkozy? Ce système serait coûteux mais aurait le mérite de favoriser le retour en emploi, avec une diminution lente des indemnités sociales qui n'absorberaient que progressivement la hausse des revenus. Convient-il plutôt de songer à l'«impôt négatif», inventé par l'ultralibéral Milton Friedman mais dont l'effet incitatif reste à démontrer? Les idées, en tous les cas, ne manquent pas.

Autre secteur prometteur: la mise en pratique de la 5e révision de l'assurance invalidité. Plusieurs institutions proches du terrain permettent une réintégration rapide et réussie de nombreuses personnes handicapées. Mais peut-être faudra-t-il s'atteler à une réforme de son organisation administrative, afin de favoriser une meilleure collaboration entre la partie «indemnisation» de l'AI et sa partie «réintégration». La gestion du dossier de la toxicomanie devra-t-elle emprunter des chemins semblables? Les cas sont souvent plus désespérés, mais une action est attendue. La droite libérale a obtenu des succès contre des mesures qu'elle jugeait trop «complaisantes»; elle doit montrer ce qu'elle veut entreprendre.

Le marché du travail réclame des compétences. Aider ceux qui l'ont quitté à y revenir est bien; mais ne pas se priver des gens qui ont fait leur preuve et qui souhaitent y rester, sous une forme et une autre, constitue une autre nécessité, surtout avec le problème lancinant du renversement de la pyramide des âges. Le quatrième domaine qui devrait retenir l'attention de la droite libérale est donc celui de l'«or gris», le travail des seniors, dont notre société ne peut plus se passer et auquel la Confédération semble enfin s'intéresser. Il est vrai que ce dossier requiert une révolution des pensées, mais l'enjeu lié à cette masse de personnes envoyées prématurément en retraite mérite cet effort. La question de l'âge de la retraite devra bien entendu être rouverte, mais pas de façon isolée: c'est tout le système de la LPP que devraient examiner les mathématiciens et actuaires de la droite libérale!

Reste à repérer le «liant» idéologique qui permettra à cette dernière de se réapproprier cette réflexion sur l'avenir de l'Etat social... et si déterminante pour son propre avenir. La notion d'«investissement social», avancée par le professeur lausannois Giuliano Bonoli, saura-t-elle motiver sa créativité? Ce concept n'est pas dénué d'ambiguïtés, car on ne peut élargir infiniment l'idée d'investissement: le social reste d'abord un principe d'aide. Mais il est utile en tant qu'il ouvre de nouvelles perspectives, qui obligent les partis à se départir de positions trop tranchées, trop immobiles.

Pour la droite libérale, il l'inciterait à se réconcilier avec l'Etat, sans se contenter de l'orner d'un «plus» ou d'un «moins», selon les impératifs du moment. Si elle ne fait pas ce travail, malgré ses protestations rituelles, elle courra le risque de voir l'Etat enfler, à force de jamais interroger à fond ses modes d'intervention. Elle pourra ainsi insérer la question du financement, toujours importante pour elle, dans une vision plus large, en osant anticiper les problèmes de l'Etat social sans tabous. Au-delà de ces questions techniques, pourront aussi s'imaginer des alliances analysées dans des termes nouveaux, et peut-être fructueux.

Une droite libérale qui se refuserait à reprendre la main dans le domaine social, avec un discours novateur, serait condamnée à regarder les forces de gauche et de droite aujourd'hui dominantes s'affronter... en simple spectatrice.

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