Opinion

Les droites et le libre-échange

L’historien Olivier Meuwly souligne la place ambivalente du libre-échange dans la construction des droites européennes au moment où l’on s’interroge sur les bienfaits de cette doctrine jusqu’au sein du PLR

On attribue traditionnellement à la droite un libéralisme économique assez enthousiaste, prompt à favoriser le libre-échange, symbolisé aujourd’hui par l’OMC et les quatre libertés dont l’Union européenne a fait ses piliers fondateurs (libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux). D’où l’incompréhension que provoque souvent l’UDC avec son double discours articulé tantôt sur un libéralisme économique désinhibé, tantôt sur une fermeture stricte des frontières. Or l’histoire des droites dévoile un parcours sinueux, peu réductible à des raccourcis trop hâtifs.

Reportons-nous aux années 1840-1850 en Grande-Bretagne. Sous l’impulsion du whig Richard Cobden, le royaume se déchire sur la question du libre-échange. Faut-il abolir les «corn laws» qui garantissent certains avantages aux agriculteurs? Le député libéral de Manchester en est convaincu. Les Whigs, qui soutiendront son projet, ne sont certes pas unanimes mais les divisions sont les plus violentes chez les conservateurs, les Tories. Leur chef, Richard Peel, élu sur un programme protectionniste, comprend néanmoins la nécessité d’un marché ouvert dont bénéficierait la dynamique industrie de son pays.

De Thatcher à May

Mais tous ses collègues ne sont pas à son diapason. Le jeune et talentueux écrivain Benjamin Disraeli s’impose comme le leader d’un mouvement qui n’entend pas déroger aux valeurs de l’«Old England», que violerait une subordination excessive aux règles matérialistes d’un marché totalement libre. Quitte à pénaliser la prospérité économique que promettent les «manchestériens». Disraeli crie à la trahison et mène la vie dure à Peel, qui l’emporte avant d’être débordé par l’aile la plus conservatrice de son parti. Moins hostile au libre-échange avec les années, Disraeli, arrivé au pouvoir, ne reniera pas son conservatisme et cisèlera le statut de puissance mondiale de l’Angleterre à un moment où les nationalismes ne cessent de s’affirmer.

Devenus au XXe siècle un grand parti de droite face au Labour, alors que les Whigs sont englués dans une lutte farouche entre leurs ailes gauche et droite, les Tories s’assoupissent dans l’ambiance hégémonique du socialisme culturel de l’après-guerre. Margaret Thatcher s’attelle alors à reconstruire un parti tory à même de lutter contre les avancées de l’Etat providence et de réveiller une économie empêtrée dans une grave crise. Elle sculpte un conservatisme d’obédience libérale où confluent un renouveau national, que consacre la guerre des Malouines, et un libéralisme antiétatique virulent. Pour elle, la méfiance envers l’Europe se marie avec une économie ouverte sur le monde. Theresa May, sous les auspices du Brexit, s’inscrit peut-être à la jonction entre une Angleterre «old England», isolationniste et méfiante envers la financiarisation de l’économie, et une Angleterre «thatchérienne» où le «torysme» s’associe au libéralisme.

… en passant par le blochérisme

Ce rappel souligne la complexité de l’histoire des droites et, surtout, la place ambivalente du libre-échange dans leur construction. Regardons la France d’aujourd’hui. Emmanuel Macron tente de se distancer du socialisme en proclamant sa foi dans une économie ouverte à travers l’instrument européen. François Fillon vise un objectif similaire à droite. Pro-européen, il a élaboré un programme relativement libéral qui doit permettre à l’économie de se battre à armes égales sur les marchés internationaux. Mais les deux hommes se heurtent à de fortes résistances. Macron convainc une partie des socialistes mais essuie les reproches de leur aile gauche. Fillon est confronté à un problème similaire à droite. Postée à cet extrême de l’échiquier politique, Marine Le Pen exige le retour au protectionnisme et compte séduire cette partie de l’électorat «fillonien» qui, comme Disraeli, adossé à des valeurs dites conservatrices, se défie fondamentalement d’un libre-échange potentiellement destructeur de l’âme «nationale».

La Suisse est-elle épargnée par ce débat? Loin s’en faut. A la fin du XIXe siècle, c’est le radicalisme qui expérimente le combat entre partisans et adversaires du libre-échange: se font face en son sein les industriels et les paysans, parfois alliés aux arts et métiers. Sous la menace du socialisme naissant, cependant, les deux camps lâcheront du lest et créeront un «bloc bourgeois», destiné à bloquer la progression de la gauche. Profiteront de ce conflit les agrariens, organisés en parti à Zurich et à Berne dès 1917 et 1918… et ancêtres de l’UDC. Tandis que le PLR, chantre du libre-échange, laisse aujourd’hui percer quelques hésitations, le parti blochérien a réussi, pour l’instant, à jouer sur une protection des frontières tout en plaidant pour une économie libérale et sur une réconciliation entre nation et liberté contre la mainmise présumée de l’Etat. Le libre-échange: un coin éternel dans l’unité des droites!

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