René Payot avait coutume de dire: «Si vous offrez à une personne assoiffée un bol de lait avec une mouche dedans, elle ne verra pas le lait. Elle verra la mouche.» Nous en sommes là, après la session annuelle des éditeurs de journaux.

Le bol de lait, c'est la conclusion l'été dernier d'un accord entre éditeurs et journalistes pour la gestion commune du Conseil de la presse, ainsi commentée par son président, Dominique von Burg: «Bien que prévue à l'origine, bien qu'étant de règle dans la plupart des institutions similaires à l'étranger, cette collaboration n'avait jamais pu se concrétiser. Aujourd'hui, après une négociation aussi longue que constructive, c'est chose faite. De quoi se réjouir à plus d'un titre.»

La mouche, c'est la déclaration intempestive du président des éditeurs, pour qui - selon le compte rendu de l'Agence télégraphique suisse - la Déclaration des devoirs et des droits du journaliste (charte fondamentale du Conseil de la presse) comporte des éléments «aventureux» qui ne servent pas la cause des journaux. Et d'ajouter: «Il faudra voir s'il est possible d'obtenir les nécessaires modifications.»

Dans ce journal qui honore ses lecteurs de perspectives historiques, il n'est pas déplacé de rappeler quelques dates significatives.

En janvier 1989, l'Association suisse des éditeurs de journaux, l'Union romande de journaux, et la Fédération suisse des journalistes signaient une «Déclaration d'intention» stipulant d'entrée:

1. L'éthique professionnelle de la presse constitue un élément essentiel de son image.

2. En cette matière, et sans préjudice du respect des lois, les professionnels - éditeurs et journalistes - n'admettent d'autre juridiction que celle de leurs pairs.

Cette formule est tirée de la Déclaration des devoirs et des droits adoptée par la Fédération suisse des journalistes le 17 juin 1972. Elle s'inspirait, presque mot pour mot, de la Déclaration adoptée à Bordeaux en 1954 par la Fédération internationale des journalistes. Il n'est pas sans intérêt de rappeler que la FIJ a été créée par les médias de ce qu'il faut bien appeler le «monde libre», pour faire pièce à l'Organisation internationale des journalistes, filiale de la Fédération syndicale mondiale d'obédience communiste. En ce temps-là, cela avait un sens évident d'affirmer que «le droit à l'information, de même qu'à la libre expression et à la critique, est une des libertés fondamentales de tout être humain». Mur de Berlin ou pas, c'est toujours vrai.

Pendant près de vingt ans, à part une entente sur la publicité «susceptible de porter atteinte à la confiance du public dans l'intégrité de la rédaction et dans l'indépendance de la publication», cette déclaration est restée lettre morte.

Les Déclarations protocolaires qui accompagnent le récent accord entre éditeurs et journalistes prennent grand soin de préciser que la Déclaration des devoirs et des droits statue sur des normes «qui lient éthiquement mais qui [...] n'ont pas force exécutoire sur le plan juridique». Et alors?

Nous le savons. Une Déclaration n'est pas un code pénal. C'est un acte de foi qui honore ceux qui s'efforcent de le respecter.

Certains nous ont reproché l'arrogance de la Déclaration. Mais les privilèges que nous réclamons ne se justifient que dans la perspective d'une fonction sociale et d'une fonction civique. «C'est du droit du public à connaître les faits et les opinions que découle l'ensemble des droits et des devoirs des journalistes.» Il y a des défaillances? Les images de Hans-Rudolf Merz entrant à l'hôpital sur une civière ont choqué? Il faudra s'en souvenir. Et se rappeler que les employeurs ne sont pas étrangers à cette émulation parfois perverse.

C'est donc une bonne chose que les éditeurs s'associent à la gestion de notre éthique professionnelle.

Permettez donc, Monsieur le Président, qu'on prenne votre mouche avec des pincettes et qu'on la dépose sur le bord de la soucoupe...

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