Depuis 1848, l’autorité suprême de notre Etat fédéral est constituée par deux conseils égaux, dotés du même pouvoir. Cette égalité décisionnelle devait fonder les bases de notre démocratie représentative. Pourtant, il aura fallu cent vingt-trois ans supplémentaires pour que les femmes soient reconnues en tant que citoyennes à part entière, également capables de présider à la destinée du pays. Cinquante ans après ce 7 février 1971, les défis restent pourtant nombreux.

A chaque bouleversement que nos sociétés contemporaines subissent, le combat pour le respect des droits des femmes resurgit. Les droits démocratiques ne leur auront pas épargné les inégalités et les violences, en matière d’éducation, de travail, de sexualité ou de religion. Ce à quoi les femmes font face aujourd’hui est le résultat d’un déterminisme vieux de plusieurs siècles. Il n’y a pas de loi universelle qui protège du déterminisme. L’identité féminine doit se réinventer en permanence, et conquérir sa liberté en s’émancipant du modèle dominant lorsqu’il est aliénant.

Modèle à inventer

Un modèle fortement marqué par l’idéal maternel et qui, aujourd’hui, se révèle plus exigeant que jamais. La femme ne pouvant s’émanciper de sa nature biologique, l’idéal de maternité où l’épanouissement de la mère est prépondérant doit composer avec d’autres idéaux professionnels, politiques ou personnels bien légitimes. L’idéal féminin étant supposé les embrasser tous, jusqu’où les femmes pourront-elles tenir sans renoncer à l’un ou l’autre? La marche de juin 2019 a montré un visage à cette question. Le modèle à inventer suppose donc une redistribution des rôles fondée sur la complémentarité des sexes, qui ne serait pas une stricte répartition genrée de «fonctions», mais une réalisation dans les faits des droits universels. Il ne peut y avoir de société plus juste sans cette reconnaissance.

L’amour d’un enfant est digne de tous les sacrifices, mais ne peut en rien justifier la discrimination

Une transformation qui nécessitera plus que ce demi-siècle de suffrage féminin. Car en effet, même un esprit non prévenu comprend qu’à l’idéal féminin correspond un idéal masculin. Et que ce n’est pas parce que le premier évolue que le second se réinvente naturellement dans une forme compatible. Une masculinité où virilité et paternité trouvent à se (ré)concilier reste à inventer. Jusqu’ici, aucune politique ne s’est avérée vraiment efficace pour tendre vers cette conciliation d’idéaux, préalable à la réalisation de l’égalité entre hommes et femmes.

La répartition du travail entre conjoints reste source d’inégalités, limitant la progression professionnelle des femmes et leur accès ou leur maintien à des postes clés. Seul le partage des rôles parentaux dès la naissance d’un enfant pourrait infléchir cette tendance. Or nous venons d’opter pour un congé paternité fondé sur le modèle du congé maternité, perpétuant ainsi cette vision binaire et fonctionnelle. Au contraire du congé parental, qui poserait les bases d’une répartition des rôles entre les deux parents dans un équilibre complémentaire. Une réponse plus adaptée aussi pour en finir avec les inégalités salariales, trop souvent le fruit d’une appréciation biaisée des motivations féminines ou que l’on justifie au nom du choix moralement supérieur qu’est la maternité. L’amour d’un enfant est digne de tous les sacrifices, mais ne peut en rien justifier la discrimination.

Pour une imposition individuelle

Cette complémentarité des rôles plaide enfin pour la reconnaissance d’une autonomie économique et fiscale propre, assurant notamment une prévoyance professionnelle et une couverture sociale adéquate, y compris en agriculture. Cette reconnaissance se traduit par l’imposition individuelle, qui n’a rien à voir avec le choix de vie ou de régime matrimonial.

Malgré des avancées importantes, les vieilles recettes de la discrimination sont en pleine résurgence. Le sexisme, et son cortège de violences verbales ou physiques encouragées par des rapports virtuels désincarnés et totalement décomplexés, inquiète. Dégradant et humiliant, il discrédite la légitimité des filles ou des femmes qui le subissent; une manière contemporaine de nier leurs droits et leur liberté, dans la sphère privée comme dans les amphithéâtres de nos plus prestigieuses hautes écoles… Lutter contre ce poison est notre devoir à tous. Finalement, rares sont les moments de l’histoire où l’association des mots «droit» et «femme» n’a pas questionné. Cet anniversaire doit nous rappeler que l’acquisition d’un droit est un jalon, mais pas une garantie. Sa réalisation ne peut s’obtenir que par un élan commun, fondé sur des valeurs et un idéal partagés. L’éducation reste ici primordiale.

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