Trois spécialistes nient ma proposition que les droits humains sont bel et bien universels: l’historien, l’économiste et, enfin, le sociologue.

Tout d’abord, l’historien dit que la Déclaration universelle des droits de l’Homme a été adoptée en 1947 à un moment où presque tous les pays du tiers-monde n’étaient pas encore indépendants. Or, aujourd’hui, par conviction de l’universalité des droits humains, ces Etats ont intégré la Déclaration directement dans leurs constitutions nationales, approuvé des traités internationaux relatifs aux droits humains, souscrit aux principes de la Déclaration lorsqu’ils se sont dégagés du poids des dictatures militaires, des régimes autoritaires et des périodes totalitaires. Par ailleurs, dans de nombreuses occasions, des pays occidentaux sont intervenus dans les affaires de pays du tiers-monde, comme des super-héros, au nom du respect des droits humains universels en Irak (2003) ou en Libye (2011). Leurs capes rouges dissimulaient leurs réels intérêts politiques et économiques. Mais cela veut-il dire que la Déclaration n’est pas universelle? Tout comme le diable peut citer l’Ecriture sainte pour parvenir à ses fins, la Déclaration peut malheureusement servir de justification aux autorités opportunistes.

Les mêmes besoins pour tous

Ensuite, l’économiste affirme que les pays en développement n’ont pas les moyens d’appliquer les droits humains, leur développement économique étant encore inachevé, et que «l’universalité» est plutôt «l’universalité des privilégiés». Pourtant, l’absence des droits humains participe à l’augmentation de la pauvreté, qui n’est pas seulement un manque de biens matériels. Ainsi, si nous n’avons pas les ressources financières, utilisons les ressources politiques pour lutter contre la corruption ou éviter le favoritisme des groupes privilégiés d’une société. Que nous vivions dans une chaumière ou dans un château, l’être humain a les mêmes besoins. Dès lors, le fait que certains Etats ont plus de peines financières à mettre en œuvre des droits humains que d’autres ne veut pas dire que les droits humains en soi ne sont pas universels; cela souligne seulement le besoin d’individualiser les moyens d’implémentation des droits humains d’un pays à un autre.

«Le relativisme culturel» est une usurpation qui s’immisce dans le domaine des droits humains

Finalement, pour le sociologue, il n’y a pas de culture universelle et, par conséquent il n’y a pas de droits humains universels. Il est assez facile de reconnaître ce que l’on entend par «diversité culturelle». Ce terme ouvre la culture, reconnaît la richesse de l’existence de l’homme et les manifestations de ses sensibilités, impulsions esthétiques, intuitions spirituelles. Une exposition de créativité illimitée. Une expansion de l’horizon humain. Jusqu’ici, tout va bien. Malheureusement, une autre expression s’est glissée dans le vocabulaire global: «le relativisme culturel». Il s’agit d’une usurpation qui s’immisce dans le domaine des droits humains. Le piège du «relativisme culturel» est bien appâté. Avec un sourire cynique, il se pare d’un mécanisme visant à promouvoir les vertus de la diversité. Il prêche la «solidarité entre les cultures», «le droit aux mœurs et valeurs différentes», les «traditions historiques». Entretenu par les dirigeants autoritaires, les élites au pouvoir et leurs apologistes, le «relativisme culturel» nous demande d’accepter des barbaries telles que les crimes d’honneur, la mutilation génitale et le racisme – justifiées par la tradition, l’histoire, la souveraineté. En tenant la main gluante du «relativisme culturel», en fin de compte, nous risquons de donner aux gouvernements oppressifs une justification intellectuelle à ce qui est devenu, grâce à l’évolution sociale dans le monde entier, moralement indéfendable.

L’universalité n’est pas l’uniformité

Tout cela se résume à ceci: l’universalité ne présuppose pas l’uniformité. Un même besoin de justice, de droit et de dignité de l’individu se retrouve dans toutes les sociétés. Pensez à une vie sans accords communs sur la conduite appropriée dans toutes les strates sociales? Impossible. Tous les êtres, malgré leur diversité, répondent à une destination commune connue sous le nom de «l’humanité». Certes, l’application de ces principes par les pays au sein de leurs propres systèmes juridiques demande une flexibilité d’adaptation, et il n’est à aucun Etat de dire à un autre Etat comment le faire. Les droits humains ne sont pas le don d’un gouvernement ou d’une organisation quelconque. Ils ne se trouvent pas dans un endroit poussiéreux des bibliothèques juridiques, mais dans les cœurs et dans les esprits de tous les êtres humains. Les droits humains sont des droits africains, ils sont aussi des droits asiatiques. Ils sont des droits européens et ils sont des droits américains. Ils sont mes droits. Ils sont nos droits.


Yusra Suedi est enseignante (relations internationales) et doctorante (droit international public) à l’Université de Genève.