1. Adhérer ou pas? Il n'y a pas de choix

Je suis convaincu de la nécessité de l'adhésion rapide de la Suisse à l'Union européenne. Non pas par idéalisme mais par réalisme. Le plus vite nous adhérerons, le mieux ce sera. Le choix n'existe pas. Le «choix» de la non-adhésion est un non-choix. Certes, nous aurons des difficultés, la bureaucratie bruxelloise est redoutable et nous ne sommes pas du tout préparés à nous confronter avec d'autres opinions dans un cadre comme celui de l'Union. Sur les problèmes de la vache folle par exemple, nous aurions du mal à tenir compte des autres points de vue, c'est contraire à nos habitudes. Mais de toute façon, nous devrons nous y faire, c'est ainsi.

2. Notre problème est psychologique

Notre problème est surtout d'ordre psychologique. En pratique, quand nous décidons entre nous, nous sommes déjà plus royalistes que le roi, nous nous donnons une législation presque entièrement eurocompatible. Le plus difficile, ce n'est donc pas la loi en tant que telle, le droit, mais la mentalité: nous redoutons d'avoir à faire face ouvertement à un autre système juridique. Au lieu d'en voir les éventuels avantages, nous le ressentons comme une pression de l'extérieur qui se mettrait à commander notre ordre intérieur.

Nous entretenons l'illusion que nous sommes indépendants, nous voulons absolument garder cette croyance, mais dans le même temps, nous nous adaptons à toute vitesse. Par exemple, dans le cas des diplômes universitaires, nous sommes déjà alignés sur Bologne. S'il existait une directive européenne, nous l'appliquerions d'un seul coup car nous penserions qu'elle est bonne pour la jeunesse. De même, la loi sur les produits chimiques qui a remplacé l'ancienne loi sur les poisons est entièrement eurocompatible, elle accepte même des énoncés techniques en anglais!

3. Ni paradis ni enfer

Les politiciens suisses faussent le débat. Les uns font de l'Europe un paradis d'avantages, les autres un enfer. Il faudrait poser plus sérieusement les étapes et les modalités de notre intégration à cette communauté qui est notre seul horizon possible.

4. Les droits populaires: notre roi

Le fédéralisme et la démocratie directe avec les droits populaires représentent le noyau du problème. Ils reflètent la diversité de la Suisse, son extrême complexité, que les autres Etats ne comprennent pas très bien. Ils tiennent le pays ensemble comme en Belgique le roi ou en France le président. Seraient-ils menacés en cas d'adhésion? Je ne le pense pas. La Belgique, le Danemark, la Grande-Bretagne sont restés tels qu'ils étaient, l'Union ne les a pas atteints dans leur identité profonde. Ce serait la même chose pour la Suisse et ses institutions de base.

5. Les droits des opposants

La démocratie directe suisse est la meilleure manière de gérer les conflits entre diverses cultures. (On ne «résout» pas un conflit, on le «gère»). Y aurait-il, dans le canton de Vaud, une initiative populaire pour ne plus appliquer tel ou tel article du droit fédéral, que ferait-on? On discuterait, on se confronterait sur tous les aspects de la question, et il est probable que l'on finirait par trouver une solution favorable. Ce sont ces situations de crise qui renforcent les membres d'une communauté, qu'il s'agisse d'un canton dans une fédération ou d'une région dans un pays. Il n'y a aucune raison de penser qu'il en irait autrement dans l'Union. Un canton suisse, ou une partie de la population pourrait s'opposer à une directive par l'un ou l'autre des droits populaires, la Confédération aurait à traiter de cela d'un côté avec les opposants et de l'autre avec Bruxelles, des alliances pourraient se faire avec d'autres parties de l'Union, les Suisses ne seraient peut-être pas les seuls de leur avis, et tout cela donnerait lieu à une négociation politique d'où sortirait un compromis. Dans l'Union, toutes les parties peuvent toujours se constituer en opposants. Le meilleur exemple en est le «non» du Danemark à l'euro.

6. Une nouvelle géographie d'alliances

Le désastre de la vache folle est porteur de nombreux conflits potentiels. Est-ce que les Etats membres y perdront leur âme? Certainement pas. L'Union est un ensemble dynamique où la géographie des alliances change. Il arrive que les régions espagnoles préfèrent négocier avec Bruxelles qu'avec Madrid en se cherchant des alliés hors d'Espagne. De tels phénomènes vont se produire de plus en plus souvent. Est-ce que le Tessin n'aurait pas plus de poids dans l'Union, même s'il peut craindre la concurrence avec la Lombardie? La Suisse, dont la vraie histoire est celle de ses cantons, ne devrait pas y être insensible.

7. En cas d'échec, recommencer

Un rejet massif de l'initiative «Oui à l'Europe», dimanche, ne stoppera pas la question de l'adhésion. Tout au contraire. L'introduction de l'euro, autour de nous, modifiera les habitudes. Et très vite, il faudra trouver une opportunité pour lancer une nouvelle votation.

Je plaide pour qu'on aille vite, sans quoi les Européens s'enfermeront dans le rejet d'une Suisse trop compliquée pour eux, et ils n'auront plus la patience de négocier en profondeur avec nous. Le temps ne joue pas pour nous, mais contre nous.

Propos recueillis par Joëlle Kuntz

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