Editorial

Drôle de blocus à Doha

La querelle entre le Qatar et ses voisins du Golfe serait à désespérer si elle ne posait pas un vrai débat sur l’avenir de l’islam politique

Cinq semaines après avoir été placé sous embargo par ses voisins, le Qatar, assis sur ses énormes ressources gazières, tient bon. Nombre de pays, par solidarité ou appât du gain, ont aussitôt remplacé les importations saoudiennes. Et tant pis si les prix prennent l’ascenseur. Le Qatari, on n’ose écrire moyen car il n’existe pas, n’en a cure. Quant aux 2 millions de travailleurs immigrés, dix fois plus nombreux que les autochtones, ils ne risquent pas de se plaindre. Sous peine d’être mis dans l’avion.

Le Qatar est aussi en train de gagner la guerre de la communication. Jouant habilement la carte Al-Jazira, il se présente comme un champion de la liberté d’expression, ce qu’il n’est pas. En comparaison, l’Arabie saoudite, qui guerroie au Yémen, fait pâle figure. En matière de terrorisme, Riyad est bien mal placé pour donner des leçons. L’islam le plus rigoriste, mais sans ambition politique, exporté par Riyad sert de matrice au djihadisme, qui fait des ravages au Moyen-Orient et dans les rues européennes.

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Cette querelle de famille – les émirs qataris et les rois d’Arabie sont de lointains cousins – serait à désespérer si elle ne posait pas un vrai débat sur l’avenir de l’islam politique. Quand, en 2011, la rue arabe s’est soulevée, le Qatar a fait le pari de financer les Frères musulmans, afin de leur faire passer l’envie de s’en prendre aux émirs du Golfe. Pour l’Arabie saoudite, au contraire, les Frères musulmans, qui ont remporté les premières élections libres en Egypte en 2013, et le Hamas palestinien représentent un péril mortel. Une alternative basée sur les urnes au lieu d’un pouvoir héréditaire. L’expérience des Frères en Egypte et celle du Hamas à Gaza ont été un fiasco. Mais leur écrasement, dans le premier cas, et l’isolement de l’enclave palestinienne ne sont pas plus probants.

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Le chemin du Qatar est étroit et ambigu. Doha accueille nombre de représentants de mouvements violents, qui pourraient bien se retourner contre lui s’ils étaient obligés de déménager. L’approche qatarie devrait aussi susciter quelques sympathies. En Suisse, cette volonté de jouer les médiateurs ne nous est pas indifférente. Notre diplomatie compte d’ailleurs sur Doha pour tenter de rapprocher le Hamas et le Fatah du président Mahmoud Abbas. Pour le reste, les discriminations envers les femmes, le sort des travailleurs étrangers, les infrastructures délirantes, les futurs stades climatisés pour la Coupe du monde de football 2022, le Qatar est très loin d’être un modèle.

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