Laurent Gbagbo est un politicien qui ne lâche pas prise. Le président de la République de Côte d'Ivoire, ancien opposant historique à Félix Houphouët-Boigny, n'a cessé depuis le début de la guerre civile ivoirienne en septembre 2002 de souffler le chaud et le froid. Avec une intention unique: conforter son pouvoir mal acquis lors des élections d'octobre 2000, boycottées par une partie de la classe politique. Le nouveau déferlement de violence fait partie de ces manœuvres. Si les forces armées nationales ivoiriennes fidèles au chef de l'Etat n'avaient pas rompu le cessez-le-feu en bombardant le fief rebelle de Bouaké, les «jeunes patriotes» ne se seraient pas lancés dans cette funeste «chasse aux Blancs» qui a conduit les forces françaises à intervenir, arme au poing et avec le soutien de l'ONU, dans la capitale économique du pays. Entouré d'ultras, dont on ne sait pas s'ils le manipulent ou s'ils se font manipuler par lui, Laurent Gbagbo est dans une logique de reconquête. Il ne veut pas céder le pouvoir que les accords de paix de Marcoussis lui imposent pourtant d'abandonner en partie.

La France, en face, est dans une position beaucoup moins confortable que ses dirigeants l'affirment. Avoir, comme c'est le cas en Côte d'Ivoire, le soutien de l'Union africaine et un mandat des Nations unies, ne suffit pas pour être au-dessus de tout soupçon. Paris, obligé d'intervenir pour protéger ses 14 000 ressortissants sur place, sait combien les placards ivoiriens sont remplis des cadavres de la «Françafrique». Le contrôle économique du pays et de ses ressources – notamment le cacao – par des intérêts hexagonaux n'est un mystère pour personne. Parrain de l'influence française sur le continent noir, Houphouët était le pilier de cette colonisation de l'ombre toujours à l'œuvre. Cela marchait fort bien tant que le duo Abidjan et Paris marchait du même pas. Mais aujourd'hui, ce duo a viré au duel. Et le fait que Laurent Gbagbo, manipulateur cynique, en porte l'écrasante responsabilité ne doit pas faire oublier que le sang et les larmes versés aujourd'hui sont aussi le solde d'un demi-siècle de relations plus qu'ambiguës.

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