EasyJet n'a donc pas obtenu de concession pour offrir un service régulier entre Genève et Barcelone. Selon le Département des transports, dont le commentaire a été largement repris par la presse, Moritz Leuenberger n'a fait qu'appliquer la loi. La réalité semble plus complexe.

La loi de novembre 1998 n'est pas aussi contraignante que le département ne veut le suggérer. La loi confirme effectivement que Swissair bénéficie d'une concession «générale» pour effectuer des liaisons commerciales à partir de la Suisse jusqu'en 2008. Mais la loi admet également le principe que les droits concédés puissent être retirés ou limités, sous réserve d'éventuels dédommagements à Swissair. L'octroi d'une seconde licence à un concurrent correspondant effectivement à une limitation de la licence octroyée à Swissair, la loi permet ainsi d'introduire la concurrence. Une bonne partie du texte se penche d'ailleurs sur les modalités d'octroi des concessions notamment à de nouveaux opérateurs. L'ordonnance d'application stipule même que, lors de son examen de concessions additionnelles, le département doit tenir compte (notamment) des effets (bénéfiques) de telles concessions sur la desserte des aéroports (la fameuse clause «Cointrin») et sur la concurrence. Elle stipule aussi qu'une concession peut être refusée si la demande de transport peut être satisfaite de manière équivalente. A l'évidence, un trajet Genève-Barcelone pour un minimum de 400 francs avec Swissair n'est pas une offre équivalente à celle d'Easyjet (proposée à moins de 100 francs). Formellement, une porte, étroite mais réelle, était donc ouverte pour permettre la concurrence.

Le Département des transports et Moritz Leuenberger auraient, nous dit-on, pris peur face aux éventuels dédommagements que Swissair aurait pu demander. Un tel argument est révélateur des motivations qui animent Moritz Leuenberger. En effet, tout homme politique représentant les intérêts des consommateurs-citoyens aurait vu dans la menace de dédommagements une fantastique opportunité: celle d'exposer clairement aux yeux du grand public l'importance des rentes dont Swissair bénéficie au détriment des consommateurs. Les rentes occultes, incluses par exemple dans le prix des billets d'avion (probablement quelque 30% du prix si l'expérience européenne peut servir de guide), sont les plus tenaces et les plus faciles à défendre. Lorsqu'elles apparaissent aux yeux du grand public, sous forme par exemple d'un paiement direct de la Confédération à Swissair en dédommagement, elles deviennent rapidement intolérables.

La transparence est essentielle pour abolir les rentes, comme les agriculteurs européens en ont fait l'expérience lorsque le mécanisme de soutien des prix agricoles a été remplacé par des transferts directs.

En ne saisissant pas l'opportunité qui lui était offerte d'influencer de manière décisive le débat sur la libéralisation du transport aérien, Moritz Leuenberger a donc choisi de protéger les rentes de monopole que Swissair s'est appropriées. C'est décevant et d'autant plus incompréhensible qu'il n'y a pas de bons arguments pour protéger ces rentes.

L'argument seriné par Swissair, selon lequel la compagnie devrait avoir le droit de pouvoir rentabiliser l'investissement qu'elle a réalisé dans son réseau européen, est à la fois choquant et fallacieux. Choquant parce qu'aucun opérateur dans une économie de marché n'a droit au profit et fallacieux parce qu'une bonne partie de cet investissement peut être liquidée rapidement et sans perte. En particulier, les appareils (qui représentent l'essentiel de l'investissement) peuvent être vendus si nécessaire. Le marché des avions d'occasion est effectivement un marché efficace et il n'est pas rare que les prix sur le marché excèdent la valeur comptable de l'appareil. L'argument de la protection de l'emploi n'est pas plus pertinent. En effet, comme l'expérience européenne le montre, la libéralisation du transport aérien conduit à une augmentation de l'emploi dans ce secteur.

Le Département des transports a manqué une fantastique opportunité. Il a choisi de protéger les intérêts d'un petit nombre (les actionnaires et les employés de Swissair) au détriment des consommateurs et des travailleurs. Et il avait la possibilité d'agir autrement.

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