De toutes les ressources naturelles, l'eau est de loin la plus fondamentale pour les activités humaines et, tout simplement, pour la survie de l'espèce, nous a rappelé la récente Conférence internationale sur l'eau de Mexico, dont la couverture médiatique est restée relativement modeste, étant donné les enjeux. Or, les chiffres sont éloquents: au XXIe siècle, plus de 20% de la population de la planète n'a pas accès à de l'eau potable, et plus de la moitié ne dispose pas de suffisamment d'eau.

Dans les années et les décennies à venir, la situation n'est pas près de s'améliorer, ni sur le plan de la quantité ni sur celui de la qualité. On peut avancer plusieurs facteurs pour expliquer la diminution pratiquement partout de la disponibilité en eau par habitant, mais deux éléments dominent: la croissance de la population mondiale et les changements climatiques.

Même si le climat à l'avenir ne devait pas changer, la quantité d'eau par habitant diminuerait parfois sensiblement selon les régions, car une population en augmentation partagerait une ressource qui, elle, reste stable. Comme c'est surtout dans les pays en voie de développement que la croissance démographique est la plus forte, la réduction de la disponibilité en eau s'accompagnerait d'une augmentation des pathologies liées à une eau impropre à la consommation touchant les franges les plus pauvres de la population, celles en plus forte augmentation.

Si à cela s'ajoutent les effets du réchauffement climatique, le problème des ressources en eau s'accentuerait encore et parfois de manière surprenante. Mais pourquoi le réchauffement climatique modifierait-il la quantité de précipitations et leur répartition? Le diagramme ci-dessous illustre les principaux composants du cycle global de l'eau, en moyenne sur une année, composé essentiellement de l'évaporation à la surface des océans, du transport de l'eau dans l'atmosphère, et de son retour en précipitations dans les océans et les cours d'eau. Une partie de cette eau de surface est retenue de manière saisonnière dans le manteau neigeux en altitude et dans les hautes latitudes, et à long terme dans les glaciers ainsi que dans les eaux souterraines (nappes phréatiques).

Dans un climat plus chaud, ce cycle s'accélérera, car il y aura plus d'énergie pour évaporer l'eau à la surface des océans, donc plus d'humidité dans l'atmosphère, et par conséquent plus de précipitations pour maintenir le cycle en équilibre... ce qui ne veut pas dire qu'il tombera plus d'eau partout.

Dans les grandes lignes, la plupart des modèles de climat s'accordent à dire que les pluies dans certaines régions des tropiques (mousson indienne, pluies en Afrique occidentale ou en Amazonie) seraient renforcées, alors que les pluies auraient plutôt tendance à diminuer dans les régions tempérées. Car le changement climatique ne consiste pas uniquement en un changement de température, mais aussi en une modification des circulations atmosphériques et notamment celles qui amènent avec elles la pluie et le beau temps. Certains modèles prédisent par exemple l'affaiblissement des perturbations océaniques sur l'Atlantique ou sur le Pacifique, ce qui se traduirait par une diminution des pluies dans nos régions, comme l'indique la carte de différences de précipitations entre le climat actuel et un climat futur (vers 2050), basée sur les résultats d'un des modèles de climat européens.

Comment tous ces mécanismes se traduisent-ils en termes de disponibilité en eau? Le graphique prospectifillustre la complexité de la combinaison «démographie-climat» pour différents pays, dans l'optique d'une disponibilité par habitant avec le seul effet démographique, et une disponibilité en y ajoutant les effets du réchauffement climatique. Prenons le cas du Japon, par exemple: population stable depuis de nombreuses années, climat maritime qui restera stable - peu ou pas de changements. Ou celui de l'Espagne: faible effet démographique mais forte influence climatique (on prévoit en effet un assèchement important de la péninsule Ibérique, avec les mêmes conditions que celles de l'été 2005, notamment). Pour l'Inde ce serait plutôt le contraire: effet démographique important, avec pour conséquence une diminution de moitié de la disponibilité en eau par habitant alors que l'augmentation probable des pluies liées à la mousson permettra de ne pas aggraver la situation. La situation la moins enviable est celle où les effets démographiques et climatiques se conjugueraient pour réduire de manière dramatique la quantité d'eau, comme à Haïti par exemple.

Dans ce dernier diagramme, la barre des 1000 m3/habitant/année est généralement admise par les Nations unies comme représentant la limite inférieure pour assurer un développement social et économique adéquat d'un pays ou d'une région (toutes utilisations d'eau confondues: domestique, industrielle, agricole). Alors que certains pays se trouvent aujourd'hui déjà proches ou en dessous de cette limite, la situation va s'aggraver très sensiblement à l'avenir. Et on ne parle ici que de quantité, pas de qualité, ce dernier critère n'étant pas appelé à s'améliorer dans les pays les plus pauvres, comme nous l'avons déjà évoqué.

Le partage de l'eau est déjà aujourd'hui source de tensions dans plusieurs parties du monde, comme au Moyen-Orient par exemple mais aussi dans des régions où elle ne fait pas encore défaut. L'évolution décrite ici montre que la situation pourrait rapidement se détériorer... Parions donc que les nouveaux conflits entre pays ne seront plus uniquement fondés sur l'appropriation des matières premières, mais bien sur l'appropriation d'une ressource beaucoup plus fondamentale pour notre survie: l'eau!

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