Si l’on pouvait dessiner un monde idéal, je ne suis pas certain que les drogues en feraient partie. Dans la réalité, une politique publique ne se construit jamais dans un environnement vide: nous sommes tributaires des legs de nos prédécesseurs. Dans le cas du cannabis, les dernières décennies ont connu l’échec des politiques de répression, l’essor de la consommation et du marché noir, avec toutes les conséquences qu’il charrie: zones d’insécurité, produits de mauvaise qualité et de plus en plus fortement dosés en THC, le principe actif du cannabis.

L’illégalité ne permet pas de garder un contact avec les fumeurs de joints forcés de cacher leur consommation, qu’elle soit problématique ou non. Bref, un échec social et sociétal sur toute la ligne, malgré les efforts de la police et de la justice.

A l'évidence, la situation actuelle n'est pas satisfaisante

C’est sur ce constat que s’est constitué à Genève un groupe de responsables politiques de tous les partis représentés au Grand Conseil. Composé de députés et de secrétaires généraux, ce petit groupe a travaillé dans la plus grande discrétion. Une expérience plutôt inédite dans le monde politique genevois où l’on n’a pas pour habitude de se priver de publicité, parfois même avant d’avoir une solution à proposer…

Après 18 mois de débats, l’audition d’une quinzaine de personnes issues de tous les secteurs concernés, de la police aux trafiquants, de la médecine à l’agriculture, nous avons remis un rapport au Conseil d’Etat qui sert actuellement de base aux travaux de la Commission cantonale en matière d’Addictions chargée d’élaborer un projet pilote pour Genève.

A l’évidence, la situation actuelle n’est pas satisfaisante. Malgré une interdiction légale, de 6 à 8% de la population consomme du cannabis. A Genève, il est plus facile de se procurer un joint qu’un kilo de tomates après 21h. Alors, mieux vaut réguler l’accès à des produits contrôlés et moins forts en THC.

Nous avons écarté une libéralisation totale

Nous avons écarté la libéralisation totale tentée par le Colorado (mercantile et vaguement promotionnelle), la prescription médicale récréative pratiquée en Californie (hypocrite), les coffee shops hollandais (consommation sur place et risque de tourisme d’achat). Nous avons opté pour la création d’Associations de consommateurs qui permettraient d’assurer une distribution basée sur l’initiative privée et un suivi des consommateurs. Parce qu’il ne faut pas se mentir: il y a des consommations problématiques et excessives. Nous avons exclu les mineurs et réservé les Associations aux résidents afin d’éviter le tourisme d’achat.

Certains estiment que l’interdiction actuelle est la bonne solution, sans prêter la moindre attention à la réalité du terrain. C’est la position, ou plutôt la posture que prend en général l’UDC dont les responsables ont choisi de se cacher derrière une règle inapplicable plutôt que de travailler à une solution qui permet de limiter les risques pour nos enfants.

Une voie pour organiser l'accès au cannabis

Notre travail s’est inscrit dans une dynamique mondiale de libéralisation qui touche les Etats du Colorado et de Washington, l’Uruguay, le Portugal, la Catalogne. Partout les résultats sont intéressants: on constate une baisse de la consommation et de la criminalité induite. On consomme plus en Suisse et en France qu’aux Pays-Bas.

En Suisse, plusieurs villes et cantons cherchent, comme à Genève, une voie pour organiser l’accès au cannabis, dans la légalité, l’ordre et la sécurité. Une véritable voie suisse. Début avril, je présenterai à Paris le Projet genevois lors d’une audition publique au Ministère de la Santé. J’aurai plaisir à expliquer les instruments de la démocratie directe helvétique, si pittoresques pour nos amis français. Ils nous vaudront certainement un nouveau débat public lors d’une votation sur la régulation du cannabis ces prochaines années.

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