Le photographe bernois Michael von Graffenried, 42 ans, en est à sa deuxième exposition en Algérie. La première s'est tenue fin 1991 dans le Palais de la culture à Alger, à l'occasion du 700e anniversaire de la Confédération. Le photographe avait alors présenté ses images caustiques de la Suisse, ses parlementaires assoupis, ses officiers empesés, ses héroïnomanes, constat qui lui avait valu l'étiquette de «mauvais Suisse» et provoqué l'étonnement des visiteurs algérois. A l'époque, von Graffenried avait exigé que les photographes du pays qui l'accueillait puissent participer à l'événement, notamment sous la forme d'un «workshop». Un réseau d'amitié s'est tissé, le photographe s'est pris de passion pour l'Algérie, qui allait sous peu basculer dans la violence.

Le malaise des images volées

Depuis lors, von Graffenried s'est rendu à quinzaine de reprises dans le pays, à coups de séjours de quinze jours à trois semaines, sous la surveillance de gardes du corps du pouvoir. Son reportage documentaire, au long cours mais à la courte focale inquisitrice, a été publié dans les principaux journaux européens et américains. Son appareil panoramique tenu sur le ventre, ou plutôt sur les tripes, le déclenchement au jugé pour circonvenir la résistance légitime des Algériens à l'objectif, bref les images «volées» ont provoqué le malaise de l'auteur («Je me douchais plusieurs fois le soir tellement je me sentais sale»), autant que constitué l'unique témoignage de fond sur l'étau sécuritaire, les vies disloquées, l'intolérance meurtrière des uns et des autres.

Depuis le début de son projet, von Graffenried voulait restituer ce qu'il avait dérobé. Année après année, les événements sanglants réduisaient l'espoir à néant. L'an dernier, Fatiha Boudiaf a été invitée par le gouvernement jurassien à l'exposition des photographies algériennes de von Graffenried, présentées à Saint-Ursanne. Fatiha Boudiaf est la veuve du président algérien Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992 par un membre de sa garde, six mois après son accession au pouvoir. Fatiha Boudiaf a créé une fondation en la mémoire de son mari. La fondation, l'une des plus importantes du pays par son influence, entretient la mémoire du président, l'un des pères de la révolution algérienne, en prônant le développement culturel, scientifique ou social.

Plus vite que prévu

Dimanche dernier, au siège de la fondation, Fatiha Boudiaf évoquait son émotion devant les images exposées à Saint-Ursanne: «J'avais déjà reçu le livre de Michael von Graffenried (n.d.l.r.: Algérie, photographies d'une guerre sans images, Ed. Hazan). Mais lorsque j'ai vu les photos agrandies, j'ai eu un choc. J'ai réalisé que cela s'était vraiment passé comme cela, que c'était atroce et que, dès lors, il fallait pas oublier. J'ai alors voulu que les images soient montrées en Algérie, comme pour signaler la fin de cette horrible période.»

Malgré l'incrédulité du photographe, qui anticipait les embûches dilatoires de l'administration, tout s'est alors déroulé très vite. Initialement prévue pour la fin de l'année 2000, l'exposition a été avancée au présent mois de janvier. Elle s'inscrit dans le contexte actuel de fragiles symboles d'ouverture et d'un relatif retour à la paix civil. Le 13 janvier marquait la fin du délai d'application de la loi sur la concorde civile. Promulguée en juillet 1999 pour une période de six mois, la loi prévoit une remise de peine ou l'amnistie pour les insurgés qui n'ont pas commis de crimes de sang, de viols ou déposé des bombes dans des lieux publics. Malgré l'opacité de l'information officielle, il apparaît que le bilan des redditions est mitigé, et que les assassinats, attentats, voire règlements de compte entre différentes factions islamistes n'ont pas totalement cessé.

Malgré tout, la date butoir du 13 janvier est un symbole, comme est porteuse d'apaisement l'ouverture, deux jours plus tard, des festivités du millénaire de la ville d'Alger. Ou la réouverture partielle, le 16 janvier, du Centre culturel français de la capitale algérienne, fermé depuis six ans pour des raisons de sécurité. A la suite du détournement d'un avion d'Air France le 24 décembre 1994 au départ d'Alger, la France avait fermé ses consulats et centres culturels dans le pays. Pour l'heure ouvert qu'à un public de chercheurs et universitaires, fortement axé sur la documentation virtuelle de CD-Rom et d'Internet, le Centre culturel français d'Alger est pourtant le signe d'une décontraction des relations franco-algériennes.

Tirant parti de la mince et peut-être provisoire embellie, de sa proximité avec la présidence et du soutien d'Air Algérie, la Fondation Boudiaf a pu acheminer les onze caisses de matériel photographique. Michael von Graffenried a exigé que ses images soient présentées dans des lieux vraiment publics, au contraire de l'austère et désert Palais de la culture de sa première exposition, en 1991. C'est ainsi qu'ont été retenus la Bibliothèque nationale et ses incessants passages d'étudiants. De même que la galerie Isma, dans le principal centre commercial et culturel d'Alger, Riadh El Feth. «Regardez ces grandes baies vitrées, s'enthousiasmait dimanche le photographe dans la Galerie Isma. Les photos seront ainsi visibles 24 heures sur 24 par les jeunes!»

Les deux expositions, qui groupent une centaine de photos, dont les agrandissements de 1,20 x 3 m effectués par les organisateurs d'une récente présentation à La Villette de Paris, sont accompagnées par la publication d'une brochure tirée à 25 000 exemplaires. L'ouvrage, financé par Pro Helvetia, condense le reportage photographique, mais reprend intégralement en arabe le texte de von Graffenried publié dans son livre, texte peu complaisant envers les autorités algériennes. A tout le moins pendant le montage et, dimanche, l'inauguration des expositions, le photographe n'a pas eu de réactions hostiles.

Invité à un voyage en Algérie par le président Abdelaziz Bouteflika, Jean Ziegler a tenu à découvrir l'accrochage de la Bibliothèque nationale: «La Suisse est à l'honneur d'une façon étonnante, notait le professeur de sociologie à l'Université de Genève. L'Algérie vit un moment politique extraordinaire, grâce au président Bouteflika. Voilà qu'un photojournaliste suisse cristallise le franchissement de ce seuil décisif, qui permet aux Algériens de s'extraire des années de plomb.» Non loin, l'ambassadeur de Suisse André de Graffenried relevait qu'il n'était qu'un cousin éloigné du photographe et que la réalité de l'exposition était bien l'unique fait de la Fondation Boudiaf: «Si l'événement était dû à l'initiative de l'ambassade, il perdrait sa pertinence. Il a été voulu et mis sur pied par les Algériens.»

«J'aurais aimé d'autres images»

Dans les étages de la bibliothèque, une dame d'un certain âge découvrait en solitaire les photographies. Elle n'a pas voulu donner son nom. Mais elle avait besoin de parler: «L'exposition me bouleverse. Elle me prend à la gorge. J'ai vécu l'Indépendance, j'ai eu les mains plaquées contre un mur. Bien sûr qu'il faut nourrir la mémoire des massacres des dernières années. Bien sûr qu'il ne faut pas fuir la réalité. Mais j'aurais aimé que d'autres images accompagnent ces photos, dont chacune me rappelle quelque chose de personnel. On a aujourd'hui besoin d'optimisme, d'élan, pas de nous replonger dans l'absurdité de la violence. Ce photographe suisse peut entrer et sortir du pays à sa guise. Moi, je ne peux pas passer des images à la frontière. Je ne peux pas être l'ambassadrice de mon propre pays, je ne peux pas lutter contre les préjugés. On me refuse un visa.»

Un photographe algérien, qui tient également à rester anonyme, lance, amer: «Jamais un photographe algérien n'aurait pu organiser une telle exposition dans son pays. On lui interdirait. Tout ce qui vient de l'intérieur est suspect. Toute personne qui observe trop longtemps ce qui se passe, qui reste trop longtemps au même endroit, est considérée comme subversive. Cela arrange bien le pouvoir que ce regard soit extérieur.»

Daho Djerbal, professeur d'histoire à l'Université d'Alger, tempère: «Il ne faut pas blâmer les photographes algériens. Chaque observateur attentif de notre société est considéré comme un élément de trouble. Dans les regards, ici, il y a toujours une cible et un tireur, un bourreau et une victime. Si la personne qui reste et regarde provoque la gêne, il fallait donc le témoignage d'un passeur éphémère. C'était la condition pour que l'on accepte ces documents, pour que l'on se renvoie enfin à nous-mêmes, pour que l'on se dépasse, presque au sens dialectique d'une rédemption.»

Michael von Graffenried a conscience d'être un rien instrumentalisé par les autorités algériennes. Sa fin justifie toutefois les moyens: «Je veux que tous les Algériens voient ces images. Il faut qu'il y ait un bouche à oreille, que chacun se passe le mot: «Il y a des photos de ce qui s'est passé, c'est incroyable après tant d'oubli!» Une photographie n'a jamais changé le monde. Mais elle peut être l'étincelle d'une pensée, d'un débat. Le fait est là: l'Algérie ose montrer sa guerre. Est-ce que les Français, au moment de l'indépendance du pays en 1962, ont organisé des expositions de photos? Ils n'ont pas osé. C'était le black-out. Pour moi, ce regard frontal est une preuve du courage des Algériens, comme la concrétisation de leur volonté d'aller de l'avant.»

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