Il dit qu'il n'est déçu de rien. Dans une Roumanie encore enlisée dans son passé, le ministre des Affaires étrangères, Andrei Plesu, se consacre à son travail avec une sérénité atypique. Né en 1948 à Bucarest, il se passionne pour la théorie de l'art, a la chance de décrocher deux bourses d'études en Allemagne et retourne en Roumanie où il devient l'intellectuel phare d'une génération fatiguée du communisme. Le jeune et récalcitrant professeur de la Faculté des arts plastiques de Bucarest se voit chassé par le régime d'un poste à l'autre. En 1989, il est assigné à résidence dans un petit village de Moldavie où il restera jusqu'à la chute de la dictature. Ministre de la Culture dans le gouvernement de Petre Roman, de 1990 à 1991, il revient dans l'administration à la fin 1997, comme ministre des Affaires étrangères, après l'éviction par les urnes du national-communiste Ion Iliescu. A la place où il est, Andrei Plesu joue pour la Roumanie ce même rôle civilisateur, pacificateur, qu'un Bronislaw Geremek en Pologne ou un Vaclav Havel en Tchéquie. Il a la même stature intellectuelle et le même courage. En particulier ce courage rare dans la région de ne pas faire porter à d'autres la responsabilité des échecs de son pays. Entretien.

Le Temps: Vue de loin, la Roumanie semble frappée par un mal dont elle n'arrive pas à se défaire depuis la chute du régime Ceausescu il y a dix ans. Qu'est-ce que ce mal?

Andrei Plesu: Ce serait simple de dire que le mal qui a frappé la Roumanie est le communisme, car le mal a de multiples visages, il est légion, comme disent les textes sacrés. Il y a ainsi différentes versions du mal qui ne se ressemblent pas. Le mal qui a marqué la Hongrie, la République tchèque, la Pologne ou les Pays baltes est d'un autre type que celui qui a marqué la Roumanie. Le monde actuel n'a pas le temps de se livrer à une analyse du mal pour déterminer quels sont les problèmes spécifiques de chaque pays. On a donc des modèles de pensée et des solutions qui s'appliquent à tout un ensemble de pays. La problématique des pays ex-communistes est abordée selon un schéma unique, alors que chaque pays de cette zone a vécu l'expérience communiste à sa manière. En résumé, si on ne parvient pas à apprécier exactement le malaise de chaque pays, on ne peut pas l'apaiser. Le traitement ne pourra pas réussir si le diagnostic n'est pas juste. Pour l'instant, le mal roumain n'est traité que partiellement.

– Où achoppe, selon vous, le diagnostic appliqué à la Roumanie?

– Il y a d'abord la confrontation des Roumains avec eux-mêmes qui n'est pas encore un processus accompli. Nous n'avons toujours pas réglé nos comptes avec le passé comme l'a fait l'ancienne Allemagne de l'Est. Nous n'avons pas eu cet acte de justice qui aurait désigné les grands coupables du passé. Une fois la justice rendue, on peut passer au travail de reconstruction sans traîner après soi le boulet de l'acte justicier. Celui-ci a été abordé arbitrairement et de manière fragmentaire. Dans ce contexte, il ne peut y avoir de véritable solidarité nationale. La société roumaine ne s'est pas mise au clair avec elle-même, elle n'est donc pas assez unie sur la voie à suivre et l'effort à accomplir. Son refus de trancher dans ce domaine moral a ralenti l'évolution du pays et a donné des résultats économiques discutables.

Vue de l'étranger, la Roumanie passe toujours pour une bureaucratie. Il y a un consensus dans les médias occidentaux pour faire d'elle un symbole de faillite. L'échec plane sur elle comme un péché originel. Quoi qu'elle fasse, elle est connue pour les mineurs qui ont menacé Bucarest en 1990, les enfants malades du Sida, les orphelins, les enfants de la rue, etc. Ces problèmes ne sont pas typiquement roumains et ils sont loin d'épuiser la réalité du pays. Néanmoins, ils sont devenus une sorte d'identité médiatique de la Roumanie. Ces jugements rudimentaires entretiennent la mauvaise image du pays. La conjonction de l'inertie interne, qui a retardé l'émancipation de la société, avec l'inertie extérieure, qui prolonge cette image d'échec collectif, met aujourd'hui la Roumanie dans une grande difficulté.

– Tout récemment, le président Emil Constantinescu a accusé l'Occident d'avoir abandonné la Roumanie. Il exprimait ainsi, au plus haut niveau, le sentiment croissant de frustration accumulé par les Roumains dans leurs rapports avec les pays occidentaux. Comment expliquez-vous ce phénomène?

– Je ne crois pas qu'il soit sain de mettre au compte de l'Occident une problématique qui nous appartient. Si la Roumanie était un pays prospère et en bonne voie sur le chemin de l'intégration européenne, comme, par exemple, la Slovénie, nous pourrions à bon droit nous sentir victimes d'injustice ou d'abandon. Mais tant que nous n'aurons pas réglé nos propres problèmes, cette façon de transférer la faute sur d'autres me paraît moralement discutable. Je ne veux pas non plus dire que l'Occident a compris exactement nos attentes. Nous n'avons pas besoin d'une aide en général, mais d'une aide spécifique. Si ma première urgence consiste à recevoir des pommes de terre, par exemple, je ne peux appeler «aide» une invasion de betteraves sur mon marché. De la part de l'Union européenne, c'est mal régler le tir. Le monde occidental a d'autres priorités que les pays ex-communistes. Nous ne pouvons pas nous aligner en quelques années sur les priorités des pays qui ont derrière eux des décennies de prospérité et de progrès institutionnel.

Je me souviens d'une histoire qui remonte au début des années 90, au moment où j'étais ministre de la Culture. Le problème de la protection des animaux a été réglé en Occident dans les années 60-70, pas avant. Quelques mois après la chute de Ceausescu, le gouvernement roumain a reçu de l'Occident des signes d'impatience à le voir régler ce problème. Je suis bien d'accord mais la question est de savoir quel est l'ordre des priorités. Je commence avec les chiens? Même aujourd'hui, en 1999, on discute à Bucarest pour savoir si on doit ménager les chiens [il y a plus de 200 000 chiens qui traînent dans les rues de la capitale roumaine, n.d.l.r.] afin de respecter le droit international qui nous interdit de les éliminer. Alors, faut-il se laisser mordre pour démontrer qu'on a «l'acquis communautaire»?

Il y a une série de décalages qui font que la majorité de la population a accumulé une frustration dans ses rapports avec l'Occident. Emil Constantinescu, qui est le président de tous les Roumains, se doit d'exprimer cette frustration. Pourtant, je crois que la meilleure tactique est de nous mettre en colère d'abord face à nous-mêmes. Il vaut mieux traiter avec l'Union européenne après avoir consolidé notre propre position. Il est vrai que le rapport avec l'UE peut tourner au cercle vicieux: pour adhérer, nous sommes obligés de respecter certains critères, mais pour respecter ces critères, nous devons nous comporter comme un pays membre de l'UE. C'est comme si, pour adhérer à l'UE, je devais déjà être dedans.

– Dans le contexte du conflit qui a opposé l'OTAN à la Yougoslavie de Milosevic, la Roumanie a mené une politique fortement pro-occidentale. Comment répondez-vous aux pressions de l'opposition qui vous demande actuellement de mettre fin à l'embargo contre la Yougoslavie?

– A l'heure qu'il est, je crois que l'embargo sur le pétrole institué contre la Yougoslavie n'a plus de raison d'être. Il a été décrété à un moment où il fallait bloquer l'accès au carburant des chars serbes. La guerre est terminée et les hydrocarbures ne sont plus destinés aux réservoirs des chars. L'embargo pénalise aujourd'hui non pas Milosevic, mais la population yougoslave et les pays voisins. La Roumanie en demande donc la levée rapide mais elle ne fera rien sans l'aval de l'UE. Ce serait paradoxal pour un pays qui souhaite démarrer dans quelques mois les négociations d'adhésion à l'UE de prendre unilatéralement une décision contraire à la politique européenne. Ce serait un geste suicidaire. Je préfère abandonner les avantages immédiats au nom d'une politique qui, à moyen terme, ne peut être que profitable pour mon pays.

– Quelles sont les priorités de la politique étrangère de la Roumanie?

– Nous visons avant tout l'intégration à l'UE et à l'OTAN. Nos rapports avec l'organisation atlantique sont stables et nous attendons une solution favorable à l'horizon de l'an 2002. La réalité historique nous a donné raison d'une façon tragique. Le conflit yougoslave a mis en évidence que le flanc sud de l'Alliance a besoin d'être consolidé et la Roumanie a agi comme si elle était déjà membre de l'OTAN. Quant à l'UE, le moment crucial sera la réunion d'Helsinki, prévue en décembre, où nous attendons d'être invités avec la Bulgarie à commencer les négociations d'adhésion. Nous ne demandons pas de privilèges, mais nous considérons la possibilité d'entamer ce processus comme vitale. La Roumanie vise également la présidence de l'OSCE pour 2001 qui devrait être décidée à Istanbul, en Turquie, en novembre prochain.

– Dans quel état avez-vous trouvé la diplomatie roumaine et comment la définissez-vous aujourd'hui?

– Le ministère des Affaires étrangères (MAE) a fonctionné sur deux faux critères depuis trois ans. On a récupéré les diplomates considérés comme dissidents de l'époque Ceausescu. Je pense pour ma part que même la dissidence proprement dite n'est pas une qualification pour une carrière. Le fait d'avoir été un homme courageux ou d'avoir souffert à un moment donné ne qualifie pas quelqu'un pour être un bon ministre. Ici, il est question de compétences. J'ai déjà vu des salauds qui étaient de bons fonctionnaires et des anges qui étaient nuls dans ce domaine. Un autre faux critère est de croire que ceux qui ont été embauchés après la chute de Ceausescu sont automatiquement meilleurs que les autres. J'ai constaté chez des jeunes arrivés au ministère l'acquisition rapide de réflexes et d'une mentalité de vieux fonctionnaire.

Je regrette l'insuffisance de réflexion sur le rôle de la diplomatie. Je fonctionne avec un budget d'austérité. J'ai averti le premier ministre et le président des risques que cela constitue pour l'image du pays. Nous avons déjà fermé cinq ambassades. Dans d'autres, nous n'avons pas payé les salaires des fonctionnaires ou les loyers et les charges depuis trois mois. Je n'ai pas besoin de sommes énormes pour faire fonctionner la maison, encore faut-il qu'elles soient utilisées à bon escient.

– Vous, l'intellectuel, pensez-vous que les intellectuels roumains se sont suffisamment impliqués en politique?

– Tout de suite après la chute de Ceausescu, les intellectuels se sont trop impliqués en politique et d'une une façon hystérique qui ne correspond pas à leur statut dans la société. Aujourd'hui, ils s'impliquent trop peu. Je crois qu'il est inévitable qu'ils soient présents sur la scène de l'histoire, même si leurs réactions ont souvent été inadéquates. Depuis la chute de la dictature, les intellectuels n'ont remporté aucune victoire substantielle sur le plan politique.

– Et sur le plan culturel?

– Du point de vue culturel, la Roumanie est un pays intégré dans l'ensemble de la culture mondiale et se pose les mêmes problèmes. Mon étonnement, c'est de constater, dans un contexte économique précaire, la présence d'un grand nombre de maisons d'édition sur le marché. L'offre en matière de livres est presque étouffante et, malgré leur prix très élevé, ils s'achètent. J'ai le sentiment que les Roumains ont conservé l'appétit pour la lecture que l'époque communiste stimulait comme moyen d'évasion. C'est à la fois remarquable et émouvant pour une population sans beaucoup de moyens.

– Comment voyez-vous, aujourd'hui, la chute de Ceausescu?

– Cet événement, auquel je ne croyais pas, m'a surpris à Tescani, le petit village de Moldavie où j'avais été assigné à résidence. Après avoir vu les premières images de la chute de Ceausescu à la télévision, je suis rentré à Bucarest. Quatre jours plus tard, j'étais nommé ministre de la Culture. Ni moi, ni mon pays n'étions préparés à subir le choc qu'a représenté de la chute du communisme, comme cela a été le cas en Pologne. Après ce choc, l'euphorie s'est tellement ancrée dans ma psychologie que je ne regrette aujourd'hui aucune des difficultés que j'ai traversées. Ce que je laissais derrière était si épouvantable et le changement après la chute de la dictature si énorme que tout le reste pouvait être supporté. Je ne suis déçu de rien.

Propos recueillis par Mirel Bran, Bucarest

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