«Mon petit-fils est âgé de 3 ans. Si les assassins des douze membres de notre famille ne sont pas châtiés, ce sera à lui, lorsqu'il aura 20 ans, d'aller les tuer. Justice sera alors faite.» Sakib Ahmic parle posément. Sa voix se casse seulement lorsqu'il regarde les photos de son autre petit-fils, Elvis, 3 ans, assassiné. Il y a quelques mois, Saki Ahmic a raconté devant le Tribunal pénal international (TPI) sur l'ex-Yougoslavie à La Haye cette nuit du 14 avril 1993, lorsque ses voisins croates ont tué les siens au village d'Ahmici.

Survivant du massacre de Srebrenica, Hasan Nuhanovic se demande s'il inculquera «la haine» des Serbes à sa petite fille qui n'a que quelques mois.

Sinisa est âgé d'une vingtaine d'années. Son père (serbe), Cedomir Avramovic, a été tué dans le camp de Celebici de l'armée bosniaque, à 800 mètres de sa maison. Sinisa rêve «d'une dénazification à l'allemande de toute la Bosnie pour éviter que dans vingt ans, le même cycle de haine et de violence se reproduise».

Tous savent que leur avenir comme celui de la Bosnie sont indissolublement liés aux crimes commis dans la foulée du nettoyage ethnique initié par les nationalistes serbes en 1992. Depuis 1994, le TPI a commencé à instruire les dossiers d'Omarska, d'Ahmici, de Celebici… Mais la justice internationale est-elle à même de casser la soif de revanche et de vengeance instrumentalisée par les différents partis nationalistes? Peut-elle paver la voie d'une réconciliation dans cette Bosnie où les trois armées locales (bosno-serbe, bosno-croate et bosniaque) se surveillent? Quatre ans après la fin des combats, comment la justice internationale est-elle perçue dans les lieux mêmes des massacres?

«La maison blanche? Là où il y avait les interrogatoires? C'est simple. Vous pénétrez dans l'enceinte de l'entreprise, vous suivez la route et vous tombez dessus», expliquent les terrassiers. Ils finissent de construire une chapelle dans le cimetière orthodoxe qui jouxte la mine de fer d'Omarska dont les vastes entrepôts servirent de camp de détention à des milliers de Croates et de Musulmans. Entre avril et l'automne 1992, plusieurs centaines de détenus furent ici torturés, puis assassinés. La lecture détaillée de l'acte d'accusation du TPI donne le frisson: traitements cruels et dégradants, humiliations diverses, sévices sexuels, viols, assassinats… Hase Icic a eu les côtes cassées à la suite des sévices endurés à la maison blanche qu'il a décrite devant le TPI: «Un abattoir dégoûtant, une puanteur de sang, de l'urine, du sang sur les murs…» Aujourd'hui repeinte, la villa respire une apparence paisible. Ce samedi, cinq ouvriers se prélassent à l'abri du soleil: «On ne sait rien… nous ne sommes pas des sauvages, mais un peuple plus civilisé que les Américains qui ont bombardé la Serbie…»

Ancien détenu d'Omarska, élu vice-maire de Prijedor grâce aux votes des Musulmans chassés de la ville, Muharem Murselovic trouve que cette drôle de paix a un goût amer. Déni des crimes, refoulement, atmosphère de suspicion et de crainte pèsent sur la ville comme une chape de plomb. «Je croise chaque jour des gens qui m'ont arrêté, interrogé, détenu. Aucun n'exprime le moindre remords. Certains travaillent encore dans la police, d'autres sont retournés dans leur ancienne profession, d'autres ont émigré. Il y en a même un, Ratko, qui travaille à la mairie, un ingénieur. Lorsque j'aborde le sujet, il fait comme tout le monde ici. Il met la tête dans le sable. Comment construire une société démocratique avec des négationnistes?» s'interroge Murselovic.

Musulmane mariée à un Serbe, Jasna Kvocka ne nie pas l'horreur d'Omarska. Ses frères y ont été internés. Elle-même a pu se réfugier avec ses deux enfants chez sa belle-mère serbe. Selon le TPI, son mari, policier de profession, était le numéro deux du sinistre camp d'Omarska. Dans une opération surprise, le 8 avril 1998, un commando de la SFOR est venu l'arrêter. Depuis, Jasna Kvocka se fait traiter de «traître» par les Serbes et par les Musulmans. Elle ne sort guère de sa maison de brique grise et compte sur son pistolet pour se protéger. Elle croit à l'innocence de son mari et se gausse du témoin principal de l'accusation: «Elle fait de l'argent sur son malheur.»

A quinze kilomètres de là, à Sanski Most, Nuska Sivac ouvre la porte de son appartement. Cette ancienne juge longuement torturée porte dans ses attitudes les traces de son calvaire. Elle a raconté son histoire dans un documentaire primé aux Etats-Unis, Calling the ghosts, et a témoigné à plusieurs reprises à La Haye. «J'ai d'abord cherché à oublier, puis je me suis battue avec moi-même pour survivre, enfin, j'ai eu besoin de témoigner en mémoire de ceux qui ont été assassinés. Le drame, c'est que pas un seul Serbe innocent n'ait encore dit: «Revenez vivre parmi nous.» Aucun ne s'est excusé pour nos souffrances», raconte-t-elle.

Déni des crimes, population traumatisée et épuisée, millions de déplacés, économie à l'arrêt, chômage généralisé, dangers des mines, institutions multiethniques qui fonctionnent malaisément, corruption… la Bosnie est une société gangrenée par le désespoir, en panne de destin. Représentant des Nations unies à Sarajevo, Jacques Klein ne se berce d'aucune illusion: «J'ai dit au président Alija Izetbegovic que sans la présence des milliers de soldats de l'OTAN, je ne lui donnais pas une année avant que les Bosniaques n'attaquent la Republika Srpska. Les Bosno-Serbes préféreraient eux aussi ne pas retarder l'heure d'une confrontation, puisqu'ils ont le sentiment que le temps joue contre eux. Quant à la justice, ni Belgrade ni Zagreb ne veulent du TPI. Le gouvernement croate préfère encore s'abstenir de transmettre les preuves qu'il détient contre des criminels serbes», affirme-t-il.

Au risque de ruiner leur crédibilité, les Occidentaux n'ont pas appréhendé les principaux criminels de guerre dans la foulée des Accords de Dayton en décembre 1995. Peur d'une déstabilisation de la Republika Srpska, peur de représailles… Sans réaliser que la justice permettait peut-être de briser le cercle vicieux de la violence. Hasan Nuhanovic, originaire de Srebrenica, s'en étonne: «Comment voulez-vous que je retourne vivre à côté des assassins de mes parents, s'ils n'ont pas été châtiés? Tout est lié: la justice, la marginalisation des criminels de guerre, la normalisation politique, la sécurité, le retour des réfugiés, la reconstruction, les investissements et la paix.»

Soupçonné par les ex-belligérants d'être partial, critiqué à la fois pour être «une justice spectacle» ou pour être «aussi interminable que le Tour de France», objet d'une querelle entre Washington et Paris (les Américains accusent la France de ne pas vouloir arrêter Karadzic), le TPI n'a jamais obtenu le soutien politique qui lui était indispensable. Le Tribunal de Nuremberg était une justice de vainqueurs qui avait les coudées franches pour agir. En Bosnie, rien de tel. Derrière le spectacle de la reconstruction des maisons financée par l'Europe et quelques réels succès soutenus par la communauté internationale – monnaie unique, libre circulation des gens, ouverture des fosses communes pour retrouver les restes des 20 000 disparus – les Accords de Dayton n'ont fait que «geler la guerre».

A Kozarac, à trois kilomètres du camp de Trnopolje où la plupart des Musulmans de l'endroit ont été emprisonnés, les deux communautés sont sur le qui-vive. Les patrouilles tchèques de la SFOR tentent de désamorcer tout affrontement. Les Musulmans se plaignent des «provocations tchetniks» pour les dissuader de revenir au village. Mladen Tadic se dit «cosmopolite» après avoir vécu une vingtaine d'années en Allemagne. Son frère, Dusko, a été condamné par le TPI à 20 ans de prison pour crimes de guerre. Il tenait un bistrot interdit aux Musulmans, le «Nippon», «bizarrement pillé et détruit par des Serbes dans ce climat de folie et d'anarchie d'avril 1992», raconte Mladen Tadic. Il est l'un des seuls de sa communauté à Kozarac à évoquer «la honte du peuple serbe» pour avoir interné les Musulmans dans les camps d'Omarska, de Trnopolje, de Manjaca. Mladen Tadic redoute maintenant la montée de la violence: «J'ai peur que la soif de vengeance, le chômage et l'alcool ne rendent les jeunes Musulmans incontrôlables et dangereux.» Du doigt, il montre un homme en voiture: «Celui-là, il se débarrassait des cadavres des Musulmans», confie-t-il.

Face à une telle impunité, comment les victimes peuvent-elles croire aux quelques sanctions infligées par le TPI? «Le seul châtiment, c'est la mort. A La Haye, les criminels sont condamnés à 20 ans, ils sortent dans 10, et il n'y aura jamais la paix», martèle Sakib Ahmic. Peu sont de l'avis de Sinasi Avramovic: «Si les jeunes Allemands sont à nouveau fiers de leur patrie, c'est parce qu'ils ont assumé non seulement les pages glorieuses, mais aussi le passé noir de leur patrie. C'est la seule manière de briser le cycle de la violence.» Il ajoute: «La communauté internationale devrait conditionner son aide économique à la recherche des criminels de guerre. La justice a parfois besoin d'une incitation.» Rares sont ceux qui pensent comme lui.

Le temps contribue au pourrissement de la situation. Jeunes laissés en rade d'avenir, lassitude des donateurs… Beaucoup d'internationaux sont déjà partis pour le Kosovo. Seul espoir: un changement de pouvoir à Belgrade et à Zagreb qui permettrait de desserrer l'étau des partis nationalistes en Bosnie. En attendant, Jakob Finci, président de la communauté juive de Sarajevo, redoute que la Bosnie ne soit une bombe à retardement: «Nous sommes engagés dans une course de vitesse. Et, contrairement aux Américains et aux Japonais, nous n'avons pas cinquante ans pour réaliser une paix digne de ce nom.»

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