Eh bien oui! les hommes et les femmes diffèrent. Cela posé, peut-on dégager des vérités universelles qui s'appliquent à tous les membres de chaque sexe? Nous savons tous qu'il existe des femmes polygames et des hommes monogames, ce qui réfuterait toute affirmation expéditive. Pourtant, la soif de généraliser demeure, notamment dans les métiers attachés à la théorie. Pour donner du poids à leurs arguments, les auteurs anciens citaient volontiers des autorités. Les Saintes Ecritures ont longtemps été une source de prédilection. Aujourd'hui, on tend à se référer à la science – ses lois, ses principes et ses conclusions étant ce qui se rapproche le plus de la vérité. Sur les six livres étudiés ici, tous sur les hommes et les femmes, trois ont été rédigés par des anthropologues qui s'appuient essentiellement sur l'évolution de l'espèce pour expliquer les différences entre les sexes. Aussi, rien d'étonnant que ces auteurs fassent largement appel à Charles Darwin.

* A en croire Lionel Tiger, les temps sont durs pour les hommes. Il constate que «les femmes ont gagné en confiance et en pouvoir, tandis que du côté masculin on assiste au phénomène inverse». Fait plus alarmant encore à ses yeux, les progrès vers l'égalité des sexes battent en brèche cette donnée fondamentale, à savoir que «les différences entre les hommes et les femmes proviennent en grande partie de l'évolution». Les origines de la différence des sexes seraient à rechercher du côté de la biologie, «une science fondamentale» trop souvent dédaignée par les tenants d'une «idéologie globalement antimasculine». Selon cet auteur, les progrès techniques contribuent également à faire vaciller l'équilibre des forces. Non contents de prévenir les grossesses, les contraceptifs modernes permettent aux femmes de programmer elles-mêmes les naissances, évolution fondamentale s'il en est. «La garantie de la paternité, écrit Tiger, a longtemps été au centre des efforts masculins de contrôler les femmes et leur sexualité.» Or, aujourd'hui, des études montrent que 10% des hommes mariés ont sans le savoir des enfants qui ont été conçus par d'autres géniteurs, de quoi inquiéter les 90% restants. Les femmes peuvent aussi se faire avorter sans rien dire au père et, a fortiori, sans lui demander la permission. En outre, la pilule rend les femmes «chimiquement enceintes». Suivant l'interprétation que fait Tiger de la biologie, les hommes ne sont pas excités par les femmes dans cet état. Même lorsque leurs grossesses ne sont pas réelles, il semblerait qu'il y ait alors des émanations qui rebutent les hommes. Même s'il ne fournit pas d'éléments probants, Tiger conclut que l'utilisation massive de la pilule par les femmes s'est traduite par une baisse de la vitalité de leurs compagnons – ou plus précisément par une diminution de la production de leurs spermatozoïdes.

Par ailleurs, les femmes se marient plus tard, souvent vers la trentaine, ce qui signifie qu'elles entament leur vie d'épouse avec une plus grande expérience, une plus grande maturité. Elles tendent à rechercher l'égalité dans le mariage et sont plus promptes à demander le divorce si l'homme n'est pas à la hauteur de leurs espérances. «Les femmes prennent davantage leur destin en main», observe Tiger, tandis que «les hommes sont indécis, ne savent pas ce qu'ils veulent». Si les deux sexes s'entendaient mieux par le passé, c'est, au dire de Tiger, parce que les hommes et les femmes acceptaient leurs rôles distincts et complémentaires. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. «Hommes et femmes, conclut-il, s'éloignent lentement mais inexorablement les uns des autres.» Aucune autre espèce n'a connu une telle divergence, du moins aucune espèce qui ait survécu.

Tiger voudrait nous faire croire que les femmes américaines lancent un défi à l'évolution en n'ayant pas suffisamment d'enfants pour assurer la survie de l'espèce. Il ne trouve donc rien à redire à l'augmentation des naissances hors mariage («Ces femmes ne sont pas nécessairement de mauvaises mères»), car au moins elles contribuent à produire la prochaine génération. Sur ce point, Tiger est en désaccord avec les conservateurs et de nombreux libéraux, en particulier lorsqu'il propose d'«apporter un soutien adapté aux femmes non mariées qui ont de jeunes enfants». De fait, il est davantage préoccupé par les couples à double revenu, qui, dit-il, trouvent «normal, et même honorable, de ne pas avoir d'enfants».

* Crime inexplicable par excellence, le viol résiste à la théorie. A part affirmer que ces hommes sont des brutes, il n'est pas facile d'analyser le comportement des violeurs. A l'instar de Tiger, Michael Ghiglieri commence par souligner que «nous autres humains sommes porteurs d'instincts hérités des premiers âges». Il prétend que, mus par un instinct puissant, les hommes cherchent à engendrer une descendance. Et d'ajouter qu'il y aura toujours des hommes portés à disséminer leurs gènes plus agressivement que les autres. Selon lui, les violeurs éprouvent le besoin de «voler des copulations à des femmes non consentantes et accroissent ainsi leurs chances de se multiplier». Ainsi, les agressions sexuelles ne seraient pas une affaire de plaisir ou de pouvoir. Les violeurs veulent faire des enfants, même s'ils n'en ont pas conscience ou s'ils le nient. Peut-on prendre au sérieux un tel argument? Car c'est peut-être, là encore, pousser un peu loin la logique darwinienne.

* et * Danielle Crittenden et Wendy Shalit croient savoir, au même titre que Lionel Tiger et Michael Ghiglieri, ce qui fait agir les hommes. Mais, au lieu d'invoquer la science, elles se fondent sur des anecdotes personnelles, des conversations avec des amies ou simplement sur leurs impressions. Leurs livres reposent non pas sur des preuves, mais sur l'espoir que les lecteurs y reconnaîtront les accents de la vérité. Crittenden cherche ainsi à convaincre ses lecteurs ou plutôt ses jeunes lectrices qu'elles sont «peut-être en fait les laissées-pour-compte de la révolution sexuelle». Bien qu'étant «aussi libres sexuellement qu'il soit possible de l'être», beaucoup d'entre elles se sentent «incapables de vivre autre chose avec le sexe opposé que des amourettes sans lendemain». Ce à quoi Shalit ajoute que «bien des jeunes femmes essaient de nous dire qu'elles sont très malheureuses: malheureuses dans leur corps et dans leur vie sexuelle, insatisfaites de la manière dont les hommes les traitent».

* Comme Lionel Tiger, Helen

Fisher est anthropologue à l'université Rutgers. Elle aussi se fonde sur l'évolution. Sa thèse est la suivante: les compétences que les femmes ont acquises au cours des dernières décennies leur donnent aujourd'hui un avantage concurrentiel. Ainsi, «l'économie mondiale des services et des communications» aujourd'hui en gestation, non seulement fera davantage appel à la cervelle qu'aux muscles, mais aussi fera passer le consensus et le travail en équipe avant la concurrence et la pugnacité. Au nombre des «talents naturels» des femmes, Fisher relève «un style d'encadrement ouvert au dialogue, le goût du consensus au sein du groupe, la volonté de responsabiliser les collaborateurs, une aisance dans l'ambiguïté et la tendance à rechercher des solutions de compromis face à des problèmes délicats».

Ce qu'elle appelle les «talents naturels» pourrait expliquer les aptitudes dont font preuve certaines femmes – pour enseigner la musique, par exemple, ou pour les affaires, quand il s'agit d'être perspicace. Mais peut-être va-t-elle un peu vite en besogne lorsqu'elle affirme que l'évolution des femmes a donné à tous les membres de ce sexe, ou à la plupart de ses membres, le goût du consensus. Nous connaissons tous des femmes qui n'aiment rien tant que d'aller à contre-courant. D'ailleurs, Fischer le reconnaît presque quand elle écrit que les femmes ont aussi leur part de dureté. L'idée maîtresse de son livre se trouve dans le chapitre intitulé «L'avenir appartient aux femmes». Fischer ne prédit pas que les femmes de demain seront plus heureuses ou qu'elles vivront des vies plus satisfaisantes. Ce qu'elle dit s'applique surtout à la société américaine, où «réussir sa vie» signifie dépasser les autres en pouvoir et en revenus.

ª Backlash, de Susan Faludi, paru il y a huit ans, est à mes yeux le livre le plus important écrit sur les femmes dans les dernières décennies [la traduction française, parue en 1993 aux Editions des femmes, porte le même titre]. Elle y décrit les moyens plus ou moins subtils de dissuader les femmes d'atteindre l'égalité avec les hommes, comme le fait de s'entendre dire que, si elles font carrière, leurs enfants vont en subir les conséquences ou que, si on ne leur accorde pas de promotion, c'est toujours en raison de leurs propres défauts. Depuis, Faludi est allée sur le terrain, interviewant et apprenant à connaître des centaines d'hommes pour son nouveau livre sur le sexe fort. Stiffed [ce qui signifie littéralement «en érection», mais to get stiffed veut dire aussi «se faire avoir»] est encore meilleur que Backlash. Il s'agit d'une œuvre importante et sérieuse, à laquelle, je l'espère, on pardonnera son titre frivole. C'est aussi un livre très long, mais chaque page compte: on en prend conscience à mesure que Faludi nous fait entrer dans la vie des hommes qu'elle a interrogés, des hommes appartenant principalement à la classe ouvrière et à la petite bourgeoisie. L'auteur a notamment passé du temps avec des Noirs et des Hispaniques attachés à cette idée fort répandue selon laquelle «être un homme, cela veut dire être aux commandes et parfois se sentir le maître» – et qui ont vu leur pouvoir décliner tandis que les femmes en acquéraient davantage. Même dans la pornographie, les stars féminines peuvent choisir qui va les honorer. «Fondamentalement, l'homme n'est que le support d'un pénis», a-t-on expliqué à Faludi – et tous les hommes n'atteignent pas toujours l'état indiqué dans le titre du livre.

La plupart des hommes des milieux ouvriers avec qui Faludi s'est entretenue ont été élevés dans un système de valeurs mettant en avant «le stoïcisme, l'intégrité, le sens des responsabilités, l'altruisme». Cet ensemble de qualités, si l'on en croit Faludi, se fait de plus en plus rare. Qu'en est-il des hommes ayant des revenus supérieurs à la moyenne, censément capables de s'adapter à un marché du travail en mutation? La plupart semblent accepter les femmes comme collègues, ainsi que le fait que leur femme travaille. Mais Faludi constate que beaucoup d'entre eux ont un profond sentiment d'inutilité, leurs activités étant de moins en moins essentielles – qu'il s'agisse de transférer de l'argent électroniquement, de fabriquer des produits jetables, etc. En revanche, comme elle l'a mis en évidence dans Backlash, les emplois les moins éphémères sur le plan humain – enseigner, travailler dans les hôpitaux – sont souvent occupés par des femmes relativement mal payées et dont le travail astreignant et indispensable est peu reconnu. Selon le Bureau américain des statistiques du travail, la profession d'infirmier est féminine à 93,1%, celle d'instituteur à 84,1%, celle de laborantin à 78,5% – soit à peu près les mêmes proportions qu'il y a vingt ans.

Ainsi, être un homme – ou une femme – n'est pas le résultat d'une quelconque évolution biologique, mais d'une structure sociale et d'une culture enracinées dans l'Histoire. Si l'on veut parler d'adaptation et de survie, il faut s'interroger sur la façon dont les individus réagissent au milieu. Pour reprendre les termes de l'historien des sciences Frank Sulloway, les gènes doivent agir à travers le cerveau, suivant des mécanismes encore mal expliqués. On peut conclure, à mon sens, que la vie et les espoirs des femmes ont subi un grand changement historique depuis quelques dizaines d'années dont l'un des effets mineurs aura été de créer un marché pour des livres moralisateurs, qui pour la plupart ne bénéficient pas du travail d'enquête mené par une Faludi. Quant à savoir si un homme nouveau se profile à l'horizon, Susan Faludi estime que nous n'avons pas assez d'éléments pour l'affirmer. Là encore, elle est convaincante.

© New York Review of Books

Traduction «Courrier International»

* The Decline of Males, Lionel Tiger, Golden Books Pub Co, 256 p.

The Dark Side of Man, Michael P. Ghiglieri, Perseus Books, 336 p.

What our Mothers didn't Tell Us, Simon and Schuster, 202 p.

A Return to Modesty, Wendy Shalit, Free Press, 291 p.

First Sex: The natural Talents of Women and How They Are Changing the World, Helen E. Fisher, Random House, 320 p.

Stiffed: The Betrayal of the American Man, Susan Faludi, William Morrow and Co. 662 p.

Les 19 et 20 janvier se tiendra à l'Institut universitaire des études du développement (IUED) à Genève un séminaire public sur la masculinité. Des sociologues, psychiatres et anthropologues expliqueront en quoi il n'est pas facile d'être un homme.

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